“ N’aie donc point honte de la Muse habile sur la lyre et du chanteur Apollo. On a recherché si un poëme digne de louange était dû à la nature ou à l’art. Pour moi, je ne vois point ce que peut l’étude sans une riche veine, ou, d’autre part, un génie inculte. L’un et l’autre doivent s’entr’aider et conspirer de concert. Celui qui tente d’atteindre dans sa course la borne désirée a beaucoup fait et enduré, étant enfant ; il a sué et grelotté ; il s’est abstenu de Vénus et du vin. Le joueur de flûte qui dispute le prix Pythique a d’abord étudié et craint sous un maître. ”
Horace
Élements biographiques
Horace, poète lyrique latin de l’Antiquité romaine (65 av. J.-C.–8 av. J.-C.), incarne la subtilité et la profondeur morale de la littérature classique. Formé à Rome et à Athènes, influencé par l’épicurisme et le stoïcisme, il combine critique sociale et réflexion philosophique dans ses Satires, Épodes et Épîtres.
Ses Odes, célébrant l’amour, la nature et la paix, reflètent une vision modérée et équilibrée, illustrée par des formules emblématiques comme Carpe diem ou Aurea mediocritas. Proche d’Auguste par l’intermédiaire de Mécène, son œuvre, raffinée et universelle, a marqué durablement la culture occidentale.
Citations de Horace
Horace,
''Satires d’Horace et de Perse''
“ Sans offenser les gens, se joue autour du cœur, Et des traits délicats d’une aimable satire, Effleure, en badinant, ses amis qu’il fait rire ! Nul d’un ton plus moqueur n’a raillé les romains. Et moi, creusant ici la terre de mes mains, Je n’oserai du moins en secret, à voix basse... — Gardez-vous-en. — Il faut que je me satisfasse, Il le faut ; oui, mes vers, je vous le dis tout bas, J’en suis sûr, je l’ai vu : Midas, le roi Midas A des oreilles d’âne. Eh bien ! cette boutade, Ce mot, ce rien, ô toi qui refis l’Iliade, Je ne le voudrais pas donner pour tous tes vers. ”
“ Tu n’as pas seulement le corps sans l’âme. Les Dieux t’ont donné la beauté, les richesses et l’art d’en jouir. Que peut souhaiter de plus une nourrice à son cher nourrisson que d’être sage, de bien exprimer ce qu’il pense, d’avoir la faveur, la réputation, la santé, une vie délicate et suffisamment d’argent ? Entre l’espérance et le souci, la crainte et la colère, crois que chacun de tes jours est le dernier. L’heure qui viendra par surcroît, et qui n’est pas espérée, sera la bienvenue. ”
“ Soit qu’il chante les Dieux, et les rois, sang des Dieux, par qui les Centaures tombèrent d’une juste mort, et les flammes de la Chimère terrible ; Soit qu’il dise ceux que la palme d’Élis renvoie dans leur demeure, tels que des Dieux, ou l’athlète, ou le cheval, et qu’il leur donne un prix plus glorieux que cent statues ; Soit qu’il pleure le jeune homme ravi à l’épouse désolée, qu’il élève aux astres ses forces, son courage, ses mœurs d’or, et qu’il le dérobe au noir Orcus. Un souffle puissant, Antonius, porte le cygne Dircæen, toutes les fois qu’il monte dans les hautes nuées. ”
“ Maintenant, apprends les biens qu’apporte avec soi un régime sobre. Tout d’abord, tu te portes bien ; car une nourriture variée nuit à l’homme, crois-moi ; et tu en seras convaincu en te souvenant du jour où tu t’es bien trouvé d’un régime simple. Les rôtis mêlés aux bouillis, comme les coquillages aux grives, tournent les douceurs en bile, et la pituite épaisse porte le trouble dans l’estomac. Vois comme chacun se lève pâle d’un repas où il avait à choisir. Un corps chargé des excès de la veille pèse aussi sur l’esprit et courbe vers la terre cette parcelle de l’intelligence divine. ”
“ Que tout poëme, enfin, soit simple et un. Père, et jeunes hommes dignes d’un tel père, nous, poëtes, pour la plupart, nous sommes abusés par l’apparence du bien. Je tente d’être concis, et je deviens obscur ; je poursuis la grâce, et je manque de force et de vie. Qui veut être sublime, s’enfle ; qui est trop prudent et redoute la tempête, rampe contre terre ; qui désire varier la simplicité des choses par des prodiges, décrit un dauphin dans les forêts et un sanglier dans les flots. Si l’art manque, la peur d’un défaut jette dans un vice. ”
Horace,
Œuvres complètes - Satires, épîtres…
“ Ton génie n'est point vulgaire, n'est point inculte, n'est point abâtardi. Soit que tu aiguises les traits d'un plaidoyer, soit que tu te disposes à interpréter nos lois civiles, soit que tu composes d'aimables chants, c'est à toi le premier que sera décerné le lierre, prix de la victoire. Ah ! si tu pouvais te soustraire à l'influence glaciale de tes passions, tu suivrais la céleste sagesse partout où elle te guiderait. Petits et grands, que ce soit le but de nos travaux et de nos études, si nous voulons vivre chers à la patrie et à nous-mêmes. ”
Horace,
''Satires d’Horace et de Perse''
“ Verse l’huile à grands flots. Quoi ! vieillard triste et maigre, N’arrosant mon poisson que d’un mauvais vinaigre, Plus même qu’à la vie à mon or attaché, Je vivrais, aux bons jours, de jambon desséché ! Et pourquoi ? pour qu’un jour riant, faisant grand’chère, Un héritier plus gras qu’un prêtre victimaire, D’une patricienne achetant les appas, De mollesse hébété s’endormît dans ses bras ! Dieu m’en garde. Pour vous, si telle est votre envie, À la fureur du gain immolez votre vie, Votre honneur ; parcourez et la terre et les flots ; Vendez le sang humain ; doublez vos capitaux. ”
“ Un juge corrompu discerne mal la vérité. Ayant couru le lièvre, ou fatigué par un cheval indompté, ou bien, accoutumé à la vie des Græcs, trop faible pour les exercices guerriers des Romains et trompant ta lassitude par le plaisir du jeu, si tu as jeté la balle rapide ou lancé le disque à travers l’air qu’il fend, quand la fatigue a chassé l’ennui, altéré, l’estomac vide, dédaigne, si tu le peux, une nourriture commune et refuse de rien boire, sinon le miel de l’Hymettus délayé dans du Falernum. Le sommelier est sorti, et la mer que l’hiver rend toute noire et orageuse défend les poissons. ”
“ Ô Nef, les flots vont-ils encore t’emporter en mer ? Oh ! Que fais-tu ? reste immuablement au port. Vois ! ton flanc n’a plus d’aviron, Ton mât est blessé par le rapide vent d’Afrique, tes antennes gémissent, et, sans câbles, ta carène pourrait à peine résister à la violente mer. Tes voiles ne sont plus entières ; il n’est point de Dieux que tu puisses invoquer dans un nouveau malheur. Bien que tu sois un pin Pontique et fille d’une noble forêt, Tu te vantes en vain de ta race et de ton nom. Le matelot effrayé ne se fie pas seulement à des poupes peintes. ”
Horace,
''Satires d’Horace et de Perse''
“ S’écrieront qu’il n’est plus ni honte, ni pudeur. L’art vous a-t-il appris à suivre d’un pas ferme, Le sentier épineux dont la mort est le terme ? À voir la vérité d’un coup d’œil prompt et sûr ? À distinguer au son le clinquant de l’or pur ? Vous a-t-on fait connaître à des marques certaines, Et le bien et le mal des actions humaines ? Vous voit-on au devoir, à l’équité soumis, Modeste dans vos vœux, doux envers vos amis ? Le vain éclat de l’or n’a-t-il rien qui vous touche, Qui vous fasse venir la salive à la bouche ? ”
“ Enfin, examine-toi bien, cherche si la nature, ou une mauvaise habitude ne t’aurait pas doué de quelques défauts. C’est dans les champs négligés que pousse la fougère qu’il faut brûler. Faisons plutôt comme l’amant qui est aveugle pour les imperfections honteuses de sa maîtresse et qui même s’en délecte, comme Balbinus pour le polype d’Hagna. Je voudrais que nous pussions nous abuser ainsi en amitié, et que cette erreur fût honorée comme une vertu. Ce qu’un père est pour ses enfants, nous devons l’être pour nos amis, et ne pas les prendre en dégoût parce qu’ils ont quelque défaut. ”
“ Les vrais poètes sont contemporains de tous les siècles et la postérité continue d’aimer et d’honorer dans sa meilleure part l’âme profonde ou légère qu’ils ont exhalée dans leurs chants. Sauf la différence des temps et des mœurs, Horace est encore un des nôtres, le mieux doué, le plus sensible et le plus délicat. S’il savoure avec délices les douceurs de la vie rustique, il ne s’y laisse pas absorber. Même en vantant la campagne, il se souvient de la ville et reste en partie citadin. On le devine à la ciselure de diction qu’il porte dans ses odes et qu’un art consommé peut seul atteindre. ”
“ Qui redouterait le Parthe, le Scythe glacé, ou la race qu’enfante la sauvage Germania, Cæsar étant vivant ? Qui s’inquiéterait d’une guerre contre l’Ibéria féroce ? Chacun achève sa journée sur ses collines et marie la vigne aux arbres solitaires ; puis, chacun revient, joyeux, à son vin, et t’invite comme un Dieu à son repas ; On t’offre de nombreuses prières et les libations des coupes ; on mêle ta divinité aux Dieux Lares, comme fait la Græcia qui se souvient de Castor et du grand Herculès. Oh ! puisses-tu, noble chef, donner de longs jours de fête à l’Hespéria ! ”
Horace,
''Satires d’Horace et de Perse''
“ Mais vous qui nous devez de solennels exemples, Pontifes, répondez, que sert l’or dans vos temples ? Moins encore, ô Vénus, que les simples joujoux Que la vierge en tremblant vient mettre à tes genoux. Que n’offrons-nous aux dieux des tributs moins vulgaires, Des dons que Messala, l’opprobre de ses pères, Ne leur saurait offrir avec tous ses trésors ? Un cœur incorruptible, une âme sans remords ; Une âme où la vertu satisfaite et tranquille, Ainsi que dans un temple, ait fixé son asyle. N’en doutons point : offert par un mortel pieux, L’hommage le plus simple est agréable aux dieux. ”
“ Tu es attiré par la femme d’autrui et Davus par une petite courtisane : qui de nous deux est le plus digne de la croix ? Quand la chaleur de la nature m’excite, celle qui, à la lueur d’une lanterne, est possédée par moi ou me possède, me renvoie sans que je sois blâmé, ni inquiet qu’un plus riche ou un plus beau se réjouisse au même endroit. Toi, lorsque, jetant de côté tes insignes, ton anneau de chevalier et la toge Romaine, tu te transformes, de juge, en un honteux Dama, recouvrant d’une lacerne ta tête parfumée, n’es-tu pas ce que tu veux paraître ? ”
“ La force sans frein par son poids roule à terre ; Les dieux l’accroîtront, pourvu qu’on la modère. Mais aussi ces mêmes justes dieux En châtieront tout usage odieux. J’en prends à témoin Gyas, le centimane, Et le tentateur de la chaste Diane, Orion, la fable des forêts Que cette vierge accabla de ses traits. Tellus, avec peine étouffant sa lignée, Pleure ces géants qu’une foudre indignée Plonge au Styx : le feu par eux vomi N’altère pas l’Etna bien affermi. L’antique vautour, bourreau constant du crime, Sur l’affreux Titye à coups de bec s’escrime ”
Horace,
''Satires d’Horace et de Perse''
“ Pas plus qu’un loup ne rue, et qu’un torreau ne mord. Scéva plus doucement lui donnera la mort, Et, le miel d’un gâteau, fait tout exprès pour elle, Le débarassera de la vieille éternelle. En un mot, car j’abuse ici de votre temps, Soit que vers le tombeau je chemine à pas lents, Soit que m’enveloppant de ses crêpes funèbres, Bientôt la mort m’appelle au séjour des ténèbres, Riche ou pauvre, dans Rome ou sur des bords déserts, Quelque soit mon destin, je veux faire des vers. — Ah ! jeune homme, craignez que de cette manie Votre imprudente audace un jour ne soit punie ”
“ Tu t’endors, la bouche ouverte, sur tes sacs amassés de tous côtés, et tu n’y peux toucher comme s’ils étaient sacrés, et tu n’en peux jouir que comme d’une peinture. Ignores-tu ce que vaut l’argent et à quoi il sert ? Achète un pain, des légumes, un setier de vin, enfin ce dont la nature humaine souffre quand on le lui refuse. Veiller à demi moit de peur, redouter jours et nuits les voleurs, les incendies, ou que tes esclaves te pillent et s’enfuient, cela te plaît-il ? ”
“ Vois-tu comme Jupiter durcit, sous un ciel clair, les neiges tombées ? Dépose l’orgueil qui déplaît à Vénus, de peur que la corde et la roue ne se meuvent en arrière. Ton père, le Tyrrhénien, n’a pu engendrer en toi une Pénélopé rebelle aux prétendants. Oh ! bien que ni les dons, ni les prières, ni la pâleur violette de tes amants, ni ton mari épris d’une concubine Piérienne, ne te fléchissent, épargne tes suppliants ; Sois moins dure que le bois de chêne et moins cruelle que les serpents Maures ! Je ne souffrirai pas toujours d’être couché sur ton seuil et sous l’eau du ciel. ”
Horace,
''Satires d’Horace et de Perse''
“ Quand tel qu’un vieux rameau qui périt dans nos bois, La douleur lui roidit, lui dessèche les doigts, Comme il se plaint des maux dont Vénus est suivie ! Comme il pleure sa honte et déteste la vie ! Vous, mon cher Cornutus, à l’étude appliqué, De vos livres sans cesse on vous trouve occupé ; Vous aimez la jeunesse, et votre voix prudente Fait germer dans son cœur les dogmes de Cléanthe. Jeunes gens, hommes mûrs, c’est-là, pour vos vieux jours, Qu’il faut chercher un guide et puiser des secours. — C’en est fait ; je me rends. Dès demain je suis sage. ”
“ Les sages Dieux ont enveloppé d’une nuit épaisse les événements futurs, et ils rient si un mortel s’efforce de pénétrer au delà. Ce qui est, souviens-toi De le régler avec équité ; le reste coule à la façon des fleuves, tantôt au milieu de leur lit, vers la mer Étrusque, tantôt roulant à la fois les pierres rongées, Les troncs arrachés, les troupeaux, les maisons, non sans la clameur des monts et de la forêt prochaine, dès qu’un violent déluge a irrité les eaux tranquilles. Celui-là se possède et vit heureux, à qui il est permis de dire chaque jour : J’ai vécu ! ”
Horace,
''Satires d’Horace et de Perse''
“ Les voilà donc les mœurs de ce peuple sévère, De ce peuple autrefois si simple, si grossier, Depuis qu’avec le poivre et le fruit du dattier, Je ne sais quels docteurs, aux bords de l’Italie, Nous ont de leur sagesse apporté la folie ! Nos derniers affranchis, nos faucheurs maintenant Savent gâter leurs mets en les assaisonnant. — Ainsi donc d’un neveu l’injuste et vaine plainte, Au-delà du tombeau vous cause quelque crainte ! Ô vous, mon héritier, un instant en secret, Qui que vous puissiez être, écoutez, s’il vous plait. ”
“ Dès qu’il entre en scène, on bat des deux mains : A-t-il dit quelque chose ? — Rien encore. — Qu’est-ce qu’on admire ? — La laine de sa robe, teinte de la pourpre de Tarentus, qui imite la couleur des violettes. Ne pense pas que je loue avec restriction ce que je refuse de traiter et que d’autres traitent bien. Il me semble pouvoir marcher sur la corde tendue, le poëte qui, par une vaine fable, me remue le cœur, m’irrite, m’apaise, m’emplit de terreurs imaginaires comme un magicien, et me transporte tantôt à Thébae, tantôt à Athénæ. ”
“ Soit dans les ombreuses vallées de l’Hélico, soit sur le Pindus ou sur l’Hæmus glacé d’où les forêts suivirent Orpheus qui chantait, Arrêtant, par l’art maternel, la chute rapide des fleuves et les vents agiles, tandis que la douceur du chant entraînait les chênes attentifs aux sons de la lyre. Que dirai-je avant les louanges accoutumées du Père, lui qui mène les choses des hommes et des Dieux, et qui règle, à l’aide des saisons variées, la mer et la terre et le monde ? Il n’engendre rien de plus grand que lui-même, rien de semblable, rien qui le seconde. ”
Horace,
''Satires d’Horace et de Perse''
“ Que pense le public ? — De vos vers ! qu’ils sont tous D’un style si coulant, si facile, si doux, Que le doigt le plus fin n’y sent rien qui l’arrête. Chacun en fait l’éloge. Oui, dit-on, ce poète Sait aligner ses vers dans un ordre si beau, Qu’on dirait qu’il les range et les tire au cordeau ; Et soit qu’il ait à peindre, en son style énergique, Ou nos mœurs, ou le luxe, ou quelqu’horreur tragique, La muse qui préside à ses nobles concerts, Jamais ne lui dicta que de sublimes airs. ”
“ La raison ne prouvera jamais que le crime soit le même d’écraser les jeunes choux du jardin d’autrui ou de piller, la nuit, les temples des Dieux. Il faut une règle qui applique des peines équitables aux délits. Qui mérite la férule ne doit pas être horriblement déchiré par le fouet. Car je ne crains pas que tu punisses de la férule un crime digne d’un plus grand châtiment, puisque tu égales le vol au brigandage, et que tu retrancherais de la même faux les méfaits petits et grands, si les hommes te laissaient régner. Mais si le sage est seul riche, seul bon cordonnier, seul beau, il est roi. ”
“ Nul palais n’avait recherché et découvert, avant le mien, la nature et l’âge des poissons et des oiseaux. Il en est dont un nouveau petit mets occupe tout le génie. Ce n’est point assez que de s’absorber en une seule chose, de savoir, par exemple, si les vins sont mauvais, sans s’inquiéter de l’huile qui arrosera le poisson. Si tu exposes, par un beau temps, les Massicus en plein ciel, et s’ils sont un peu épais, l’air de la nuit les rendra légers et ils perdront leur odeur qui fait mal aux nerfs ; mais, passés à travers un linge, ils n’ont plus de saveur. ”
Horace,
''Satires d’Horace et de Perse''
“ Vous n’avez point des mœurs plus pures que les nôtres ; Si vous ne changez pas, et qu’on voie avec art Votre air simple cacher l’astuce d’un renard ; Je me dédis : allons, rentrez dans votre chaîne ; Suivez derrière moi la laisse qui vous traîne ; La raison vous reprend ses titres glorieux, Et votre moindre geste est un crime à ses yeux : Oui, remuez le doigt, et vous êtes coupable. D’une bonne action un sot est incapable. En vain sur les autels il fait fumer l’encens : Rien ne lui peut donner une once de bon sens. Un sot et le bon sens sont des choses contraires. ”
“ Il demande le repos aux Dieux, celui qui est surpris au milieu de la mer Ægæenne, quand une nuée noire cache la lune et quand les astres infaillibles ne luisent plus pour les matelots. La Thrace furieuse au combat et les Mèdes ornés du carquois demandent, Grosphus, le repos qui ne se vend ni pour les pierres précieuses, ni pour la pourpre, ni pour l’or. Les richesses, les licteurs consulaires ne dissipent point les misérables troubles de l’esprit et les soucis qui volent autour des toits lambrissés. Il vit heureux de peu, celui pour qui brille, sur sa table étroite, la salière paternelle. ”
Horace,
''Satires d’Horace et de Perse''
“ Tandis que rien en toi n’éteint la soif du gain, Et que, pour empêcher qu’un opulent voisin N’égale le trésor qui sous tes mains s’entasse, Nul obstacle ne peut arrêter ton audace, Ni l’ardeur de l’été, ni le froid de l’hiver, Ni la mer en courroux, ni le feu, ni le fer. Que te sert cependant, réponds, mortel avide, D’aller furtivement, et d’une main timide, Enfouir seul dans l’ombre un immense poids d’or ? — Si j’y touche une fois, c’est fait de mon trésor. ”
“ Ne nomme pas heureux celui qui possède beaucoup. Le nom d’heureux appartient mieux à qui use sagement des dons des Dieux, Qui est accoutumé à subir la rude pauvreté et qui craint l’opprobre plus que la mort. Celui-là n’hésitera point à mourir pour ses chers amis ou pour la patrie. Ode X. — À LIGURINUS. Ô toujours cruel et fier des dons de Vénus, quand un duvet inattendu surviendra à ton orgueil, quand ces cheveux seront coupés qui maintenant flottent sur tes épaules, quand cette couleur, plus vive que celle de la rose pourprée, en s’effaçant changera Ligurinus en une face hérissée, hélas ! ”
“ Si je te connais bien, très-sincère Lollius, tu craindras de te montrer flatteur, t’étant donné pour ami. Autant la matrone diffère de la courtisane, autant un ami diffère d’un perfide flatteur. Il y a un vice opposé à celui-ci, et plus grand peut-être : c’est une aspérité brutale, grossière, insupportable, qui se recommande par des cheveux ras, des dents noires, et qui prétend se nommer liberté franche et vraie vertu. La vertu tient le milieu entre deux excès, également éloignée de l’un et de l’autre. ”
Horace,
''Satires d’Horace et de Perse''
“ Vainement vos flatteurs vous enivrent d’encens. Rejetez, rejetez de frivoles hommages ; Que ce vil courtisan remporte ses suffrages ; Habitez en vous-même, et, de honte accablé, Rougissez de vous voir si pauvrement meublé. SATIRE V.À CORNUTUS, SON MAÎTRE. DE LA VRAIE LIBERTÉ. Tout chantre, à son début, c’est une de nos lois, D’abord doit demander cent bouches et cent voix, Soit que sur le théâtre, en style pathétique, Il expose à nos yeux une action tragique ; Soit qu’il peigne en grands vers le Parthe renversé, Arrachant de son sein le trait qui l’a percé. ”
“ La nef qui porte le fétide Mævius part sous de funèbres auspices. Auster, souviens-toi d’en battre de flots furieux l’un et l’autre flanc. Que le noir Eurus, tourmentant la mer, rompe les câbles et les avirons ! Que l’Aquilo se lève, autant que sur les hautes montagnes où il brise les chênes tremblants ! Que nul astre propice n’apparaisse dans la nuit noire là où tombe le morne Orion ! Qu’il soit emporté par une mer agitée, comme l’armée Graïenne victorieuse, quand Pallas détourna sa colère d’Ilios consumé sur la nef impie d’Ajax ! ”
“ Que chaque genre se tienne convenablement en son lieu. Parfois, cependant, la comédie hausse la voix, et Chrémès irrité gronde en gonflant ses joues ; et le personnage tragique se plaint en langage familier ; Téléphus et Péleus, pauvres et exilés tous deux, rejettent les phrases ampoulées et les mots d’un pied et demi, s’ils se soucient que leur plainte touche le cœur du spectateur. Ce n’est pas assez qu’un poëme soit beau, s’il n’est touchant et ne remue à son gré l’âme de l’auditeur. De même que les faces humaines qui rient font rire, de même celles qui pleurent font pleurer. ”
“ Ainsi qu’au faîte des monts, l’Evias, sans sommeil, contemple, étonnée, l’Hébrus, la Thrace blanche de neige, la Rhodopé foulée par des pieds barbares, ainsi il me plaît d’admirer les rivages et le bois désert où je m’égare. Ô maître des Naïades et des Bacchantes qui peuvent, de leurs mains, déraciner les hauts frênes, je ne dirai rien de faible, rien d’humble, rien de mortel. Le péril est donc, ô Lenæus, de suivre le Dieu qui ceint ses tempes d’un pampre vert ! Ode XXVI. — À VÉNUS. J’ai vécu, naguère agréable aux jeunes filles, et je les ai servies non sans gloire ”
“ Léger, descend Faune, et, toujours gracieux, Il épargne à mon troupeau mobile Les jours brûlants, les souffles pluvieux. De l’impur mari chaque libre compagne, En broutant le thym, le rampant arbousier, Sans péril peut courir la montagne : Aucun aspic ne l’y vient effrayer, Nul loup martial des sommets d’Hédilie, Dès que, Tyndaris, son pipeau fortuné Fait vibrer et la roche polie Et les vallons de l’Ustique incliné. J’ai l’appui des dieux ; les dieux aiment ma muse Et ma piété. Viens ! ”
“ Ces plaines, hier, par notre aigle détruites. Sans doute un soldat, à prix d’or racheté, Deviendra meilleur ? Non ! c’est joindre un dommage À l’affront : empourpré, tout lainage Perd à jamais sa blanche pureté, Et la vertu noble, une fois dans la fange, Ne remonte plus en des cœurs de valets. Si la biche, échappée aux filets, Vole au combat, près de Mars je le range. Celui qu’un perfide à ses pieds tint d’abord, Du Carthaginois un jour il sera maître. ”
“ L’aile qui m’emportera, poëte revêtu d’une autre forme, à travers l’æther liquide, ne sera ni vulgaire, ni faible ; et je ne resterai pas plus longtemps sur la terre ; et, plus grand que l’envie, Je quitterai les villes. Je ne mourrai point, moi qui suis né de pauvres parents, moi que tu nommes ton ami, Mæcenas, et l’onde Stygianne ne me retiendra point. Voici déjà que de rudes peaux couvrent mes jambes, que le haut de mon corps se change en cygne blanc, et que des plumes poussent sur mes doigts et mes épaules. ”
“ Si, plus aimé, il se rit des riches présents d’un rival, il te dressera, en marbre, sous des poutres de citronnier, près des lacs Albains. Là tu respireras des parfums abondants ; et les lyres et les flûtes de Bérécyntia et le chalumeau te charmeront de leurs sons mêlés. Là, deux fois le jour, les adolescents et les jeunes vierges loueront ta divinité, et, d’un pied blanc, selon le rite Salien, frapperont trois fois la terre. Pour moi, ni femme, ni adolescent, ni le crédule espoir d’un attachement mutuel, ni les combats du vin ne me plaisent, ni de ceindre mes tempes de fleurs nouvelles. ”
“ Ni l’ivoire ni l’or ne font reluire les lambris de ma maison ; les poutres de l’Hymettus n’y sont point posées sur des colonnes taillées dans l’Africa lointaine ; héritier inconnu d’Attalus, je n’habite point son palais ; et de nobles clientes ne filent point pour moi les pourpres Laconiennes. Mais je possède la bonne foi et une heureuse veine de génie, et le riche recherche ma pauvreté. Je ne demande rien de plus aux Dieux, ni davantage à mon puissant ami, et je suis satisfait de mon unique domaine Sabin. Le jour est chassé par le jour, et les lunes nouvelles disparaissent ”
“ Celui qui chérit la médiocrité, plus précieuse que l’or, ne cherche point sa sûreté dans le honteux réduit de la misère, et, modéré dans ses désirs, fuit les palais qu’assiège l’envie. Le pin superbe est souvent battu par les vents ; les tours élevées tombent d’une chute plus pesante ; les plus hautes montagnes sont frappées de la foudre. Une âme mûrie par la sagesse espère dans l’adversité, et craint, dans la prospérité, un changement de fortune. Jupiter ramène les tristes hivers, mais Jupiter aussi les éloigne. ”
“ Ont failli détruire, en leur audace, Rome tombée aux mains des factions. Notre âge coupable a d’abord dans sa course Perverti l’hymen, la famille et les mœurs : Le pays, le peuple à cette source Doivent, hélas ! tant d’horribles malheurs. La vierge, à quinze ans, avec ardeur se mêle De danse ionique et d’arts voluptueux. Je me trompe : encore à la mamelle Son cœur rêvait d’amours incestueux. Bientôt elle cherche, aux fêtes conjugales, Les meilleurs galants, et n’attend même plus, Pour l’octroi de faveurs illégales, L’obscurité, le mystère voulus. ”
“ Toutes les mains se hâtent ; çà et là, les jeunes filles courent mêlées aux jeunes hommes ; les flammes pétillent, roulant au ciel une noire fumée. Afin que tu saches à quelle fête je t’appelle, il te faut célébrer les Ides qui coupent le mois d’avril, le mois de Vénus marine. C’est un jour solennel pour moi, plus sacré que mon propre jour natal, car c’est de celui-là que mon cher Mæcenas compte les années qui affluent sur lui. Une jeune fille riche et lascive possède Téléphus que tu demandes et qui ne t’est pas destiné, et elle le retient dans ses liens qu’il aime. ”
