“ En Espagne, Sertorius, ayant établi son camp près de Lauron, en face de celui de Pompée, et voyant qu’on ne pouvait aller au fourrage dans deux cantons, l’un voisin, l’autre éloigné des camps, voulut que ses troupes légères fissent de continuelles incursions dans le premier, et que pas un homme armé ne parût dans l’autre, jusqu’à ce que l’ennemi fût convaincu que le lieu le plus éloigné était le plus sûr. ”
Les Stratagèmes
Élements biographiques
L’auteur du Livre des Stratagèmes, souvent associé à l’œuvre Frontin, explore avec rigueur les mécanismes de la guerre antique, articulant récits historiques et analyses tactiques. Son corpus, centré sur les stratégies militaires romaines, met en lumière les dilemmes des généraux face aux enjeux de siège, de manœuvre et de commandement.
À travers des exemples empruntés à des conflits antiques, comme les manœuvres de Sertorius ou les embuscades de Himilcon, l’auteur démontre une maîtrise des enjeux de la guerre, mêlant réflexion philosophique et pragmatisme. Frontin reste le texte majeur qui synthétise cette vision stratégique, illustrant l’importance du plan, de la discipline et de l’adaptation aux circonstances.
Citations de Les Stratagèmes
“ Himilcon, général carthaginois, faisant le siége d’Agrigente, mit en embuscade, non loin de la place, une partie de ses troupes, avec ordre, lorsque les assiégés se seraient éloignés dans la campagne, d’allumer des feux avec du bois mouillé ; ensuite, s’étant lui-même avancé, dès le point du jour, à la tête du reste de son armée, pour attirer les ennemis au combat, il feignit de lâcher pied, et les entraîna au loin à sa poursuite. ”
“ L’un des rameurs est tué, un autre est blessé : Franceschi ne peut plus éviter d’être pris sur son frôle esquif. Dans cette extrémité, il attache ses dépêches autour de son cou, au moyen d’un mouchoir, se dépouille de ses vêtements, et se jette à la mer pour gagner le rivage en nageant ; mais il pense bientôt qu’il a laissé ses armes, qui vont devenir un trophée pour l’ennemi : il retourne à l’embarcation, prend son sabre, qu’il serre entre ses dents, nage longtemps encore, lutte opiniâtrément contre les vagues, et aborde enfin, presque épuisé par la fatigue du trajet qu’il vient de faire. ”
“ Il n’y a que deux moyens d’assurer le siége d’une place : l’un, de commencer par battre l’armée ennemie chargée de couvrir cette place, l’éloigner du champ d’opérations, et en jeter les débris au delà de quelque obstacle naturel, tel que des montagnes ou une grande rivière ; ce premier obstacle vaincu, il faut placer une armée d’observation derrière cet obstacle naturel, jusqu’à ce que les travaux du siége soient achevés, et la place prise. ”
“ Une armée composée d’hommes d’une meilleure espèce et de plus anciens soldats, avait nécessairement tout l’avantage ; c’est ainsi qu’un centurion de la dixième légion disait à Scipion, en Afrique : « Donne-moi dix de mes camarades qui sont prisonniers comme moi, fais-nous battre contre une de tes cohortes, et tu verras qui nous sommes. » Ce que ce centurion avançait était vrai. Un soldat moderne qui tiendrait le même langage ne serait qu’un fanfaron. Les armées anciennes approchaient de la chevalerie. ”
“ Quand on marche à la conquête d’un pays avec deux ou trois armées qui ont chacune leur ligne d’opération jusqu’à un point fixe où elles doivent se réunir, il est de principe que la réunion de ces divers corps d’armée ne doit jamais se faire près de l’ennemi, parce que non-seulement l’ennemi, en concentrant ses forces, peut empêcher leur jonction, mais encore il peut les battre séparément. ”
“ Un général irrésolu, qui agit sans principes et sans plan, quoiqu’à la tête d’une armée supérieure en nombre à celle de l’ennemi, se trouve presque toujours inférieur à ce dernier sur le champ de bataille. ”
“ Lorsque le consul C. Curion allait faire la guerre aux Dardaniens, une des cinq légions qu’il commandait se révolta près de Dyrrachium, en se refusant au service, et en déclarant qu’elle ne suivrait pas ce chef téméraire dans une expédition si pénible et si dangereuse. Il ordonna aux quatre autres légions de sortir du camp, et de se mettre en ordre de bataille, les armes à la main, comme pour combattre ; ensuite il fit avancer la légion rebelle, sans armes et sans ceinturons, en présence de toute l’armée, et l’obligea de faucher la litière pour les chevaux. ”
“ Un plan de campagne doit avoir prévu tout ce que l’ennemi peut faire, et contenir en lui-même les moyens de le déjouer. Les plans de campagne se modifient à l’infini, selon les circonstances, le génie du chef, la nature des troupes, et la topographie du théâtre de la guerre. ”
“ Les armées modernes, quand elles s’abordent, ne le font qu’à la fin de l’action, et lorsque déjà il y a bien du sang de répandu. Il n’y a point de battant ni de battu pendant les trois quarts de la journée ; la perte occasionnée par les armes à feu est à peu près égale des deux côtés. La cavalerie, dans ses charges, offre quelque chose d’analogue à ce qui arrivait aux armées anciennes. Le vaincu perd dans une bien plus grande proportion que le vainqueur, parce que l’escadron qui lâche pied est poursuivi et sabré, et éprouve alors beaucoup de mal sans en faire. ”
“ Les manœuvres de César à Dyrrachium sont extrêmement téméraires : aussi en fut-il puni. Comment pouvait-il espérer de se maintenir avec avantage le long d’une ligne de contrevallation de six lieues, entourant une armée qui avait l’avantage d’être maîtresse de la mer, et d’occuper une position centrale ? Après des travaux immenses, il échoua, fut battu, perdit l’élite de ses troupes, et fut contraint de quitter ce champ de bataille. Il avait deux lignes de contrevallation, une de six lieues contre le camp de Pompée, et une autre contre Dyrrachium. ”
“ Scorylon, général des Daces, sachant bien qu’une guerre civile divisait les Romains, mais ne jugeant pas à propos de les attaquer, parce qu’une guerre étrangère pouvait rétablir la concorde entre les citoyens, mit aux prises deux chiens en présence de ses compatriotes ; et, tandis que ces animaux se battaient avec le plus d’acharnement, il leur montra un loup, sur lequel ils se jetèrent aussitôt, déposant leur animosité réciproque. ”
“ En Ligurie, l’armée du consul L. Minucius s’étant engagée dans un défilé qui rappelait aux soldats le désastre des Fourches Caudines, ce général donna l’ordre aux Numides, ses auxiliaires, qui, ainsi que leurs chevaux, inspiraient le mépris par leur mauvaise mine, d’aller caracoler vers les issues occupées par les ennemis. Ceux-ci, craignant une surprise, établirent des avant-postes. De leur côté, les Numides, pour se faire mépriser davantage, se laissaient à dessein tomber de cheval, se donnant en spectacle et excitant la risée. ”
“ À force de disserter, de faire de l’esprit, de tenir des conseils, il arrivera ce qui est arrivé dans tous les siècles en suivant une pareille marche : c’est qu’on finit par prendre le plus mauvais parti, qui presque toujours, à la guerre, est le plus pusillanime, ou, si l’on veut, le plus prudent. La vraie sagesse, pour un général, est dans une détermination énergique. ”
“ Feuquières a dit qu’on ne doit jamais attendre son ennemi dans les lignes de circonvallation, et qu’on doit en sortir pour l’attaque. Il est dans l’erreur ; rien ne peut être absolu à la guerre, et on ne doit pas proscrire le parti d’attendre son ennemi dans les lignes de circonvallation. ”
“ Périclès, général athénien, poussé par les troupes du Péloponnèse dans un lieu entouré de rochers escarpés qui n’offraient que deux issues, coupa l’une par un fossé très-large, comme pour la fermer à l’ennemi, et étendit son camp vers l’autre, feignant de vouloir sortir de ce côté. ”
“ La première qualité d’un général en chef est d’avoir une tête froide, qui reçoive une impression juste des objets ; il ne doit pas se laisser éblouir par les bonnes ou mauvaises nouvelles. Les sensations qu’il reçoit successivement ou simultanément, dans le cours d’une journée, doivent se classer dans sa mémoire, de manière à n’occuper que la place qu’elles méritent d’occuper : car la raison et le jugement sont le résultat de la comparaison de plusieurs sensations prises en égale considération. ”
“ Le plus sûr moyen de diviser les forces de l’ennemi, dit Machiavel (Art de la guerre, liv. vi) , est d’attaquer son pays ; il sera forcé d’aller le défendre, et d’abandonner ainsi le théâtre de la guerre. ”
“ Il ne faut faire aucun détachement la veille du jour d’une bataille, parce que, dans la nuit, l’état des choses peut changer, soit par des mouvements de retraite de l’ennemi, soit par l’arrivée de grands renforts qui le mettent à même de prendre l’offensive et de rendre funestes les dispositions prématurées que vous avez faites. ”
“ Épaminondas, général des Thébains, étant sur le point de livrer bataille aux Lacédémoniens, et voulant tirer parti, non-seulement de la vigueur, mais encore de toutes les affections de ses soldats, leur annonça en pleine assemblée que les Lacédémoniens avaient résolu, s’ils étaient vainqueurs, de massacrer les hommes à Thèbes, d’emmener comme esclaves les femmes et les enfants, et de raser la ville. ”
“ Thémistocle, général athénien, voyant que le parti le plus utile à prendre, de la part des Grecs, contre la flotte immense de Xerxès, était de livrer bataille dans le détroit de Salamine, et ne pouvant y déterminer ses concitoyens, amena les barbares, au moyen d’une ruse, à mettre les Grecs dans la nécessité de profiter de leurs avantages. ”
“ La cavalerie, alors, partit à leur poursuite, et joncha de morts tout le terrain qui conduisait au camp. On eut même soin de n’en laisser échapper aucun : car le reste des cavaliers, au nombre de deux cent cinquante, prirent facilement les devants du côté du camp de Pompée, en allant à toute bride par les chemins les plus courts, et se retournèrent sur ceux qui fuyaient les premiers. ”
“ Se voyant débordé par l’ennemi, il dit au colonel Shouadin : « Prends une compagnie de grenadiers, arrête l’ennemi devant ce ravin : tu te feras tuer, et tu sauveras l’armée. — Oui, général, » répond l’officier ; et il périt avec tous ses hommes. ”
“ Fulvius Nobilior, étant dans la nécessité de livrer bataille, avec peu de monde, à une armée de Samnites, nombreuse et fière de ses succès, feignit d’avoir gagné une des légions ennemies ; et, pour en convaincre ses troupes, il prescrivit aux tribuns, aux premiers officiers et aux centurions, de lui apporter tout ce qu’ils avaient d’argent comptant, ou d’objets d’or et d’argent, pour payer les transfuges, promettant d’ajouter, après la victoire, d’amples récompenses au remboursement des sommes prêtées. ”
“ Alexandre, marchant vers l’Asie, après avoir vaincu et soumis les Thraces, et craignant que ces peuples ne reprissent les armes après son départ, emmena avec lui, comme à titre d’honneur, leurs rois, leurs généraux, et tous ceux qui paraissaient avoir à cœur leur liberté perdue ; puis il mit le peuple sous la domination de plébéiens qui, lui étant redevables de leur élévation, ne voulurent rien changer à ce qu’il avait fait ; et la nation ne put rien entreprendre, n’ayant plus ses véritables chefs. ”
“ Arybas, roi des Molosses, ayant à soutenir une guerre contre Ardys, roi d’Illyrie, qui avait une armée plus forte que la sienne, envoya dans une province d’Étolie, voisine de ses États, ceux de ses sujets qui ne pouvaient se défendre, et répandit le bruit qu’il abandonnait aux Étoliens ses villes et toutes ses possessions ; puis, se mettant à la tête de ceux qui étaient capables de porter les armes, il plaça des embuscades sur les montagnes et dans des lieux de difficile accès. ”
“ Q. Sertorius, sachant par expérience qu’il ne pouvait résister aux forces réunies des Romains, et voulant le prouver aux barbares ses alliés, qui demandaient témérairement le combat, fit amener en leur présence deux chevaux, l’un plein de vigueur, l’autre extrêmement faible, auprès desquels il plaça deux jeunes gens qui offraient le même contraste, l’un robuste, l’autre chétif ; et il ordonna au premier d’arracher d’un seul coup la queue entière du cheval faible, au second de tirer un à un les crins du cheval vigoureux. ”
“ Quelle que soit l’habileté des manœuvres dans une retraite, elle affaiblira toujours le moral de l’année, puisque, en perdant les chances de succès, on les remet entre les mains de l’ennemi. Les retraites, d’ailleurs, coûtent beaucoup plus d’hommes et de matériel que les affaires les plus sanglantes ”
“ On ne saurait croire à quelle antiquité remontent l’invention et l’usage presque général des machines et des ouvrages de siége, et pendant combien de siècles les moyens d’attaque et de défense des villes et des camps retranchés sont restés les mêmes, avant la découverte de la poudre. ”
“ C’est alors que trois soldats du régiment de Champagne offrent de passer à la nage le trajet de mer, qui est de deux lieues, et d’aller demander du secours dans le continent. Il fallait une force plus qu’ordinaire pour nager pendant un si long espace, et un courage héroïque pour oser, dans cet état, traverser la flotte anglaise ”
“ Si les deux armées de siége et d’observation ensemble ne sont qu’égales à l’armée de secours, l’armée assiégeante doit tout entière rester dans les lignes ou près des lignes, et s’occuper des travaux de siége, pour le pousser avec toute l’activité possible. ”
“ Cicéron a défendu pendant plus d’un mois avec cinq mille hommes, contre une armée dix fois plus forte, un camp retranché qu’il occupait depuis quinze jours : serait-il possible aujourd’hui d’obtenir un pareil résultat ? Les bras de nos soldats ont autant de force et de vigueur que ceux des anciens Romains ; nos outils de pionniers sont les mêmes ”
“ Il est des hommes qui, par leur constitution physique et morale, se font de chaque chose un tableau : quelque savoir, quelque esprit, quelque courage et quelques bonnes qualités qu’ils aient d’ailleurs, la nature ne les a point appelés au commandement des armées, et à la direction des grandes opérations de la guerre. ”
“ Ceux qui proscrivent les lignes de circonvallation et tous les secours que l’art de l’ingénieur peut donner, se privent gratuitement d’une force et d’un moyen auxiliaire qui ne sont jamais nuisibles, presque toujours utiles, et souvent indispensables. ”
“ Miltiade, ayant défait à Marathon une multitude innombrable de Perses, et voyant que les soldats athéniens perdaient le temps à recevoir des félicitations, les fit marcher à la hâte au secours de leur ville, vers laquelle se dirigeait la flotte ennemie. ”
“ Dès que les Romains s’y furent engagés, les Boïens donnèrent l’impulsion aux arbres qui étaient le plus près d’eux : ceux-ci déterminant la chute des autres sur l’armée romaine, un grand nombre de soldats furent écrasés. ”
“ C’est une vérité reconnue par les tacticiens de tous les temps, que les anciens soldats sont supérieurs aux jeunes, non-seulement pour supporter les fatigues en campagne, mais encore pour attaquer de sang-froid et avec courage, et pour profiter de toutes les circonstances qui peuvent mettre à l’abri du danger. ”
“ Après avoir mis en ordre, dans le premier livre, les exemples qui peuvent, à mon avis, éclairer un général sur ce qu’il doit faire avant le combat, je vais donner maintenant ceux qui se rapportent à l’action elle-même, et enfin ceux qui en concernent les suites. ”
“ Le général Souwarow, voyant ses troupes en déroute, courut à la tête des fuyards, se couche par terre, et s’écria : « Qui osera passer sur le corps de son général ? » On assure qu’il réussit plusieurs fois, par cet expédient, à rétablir le combat. ”
“ Les circonstances ne permettant pas de laisser une garnison suffisante pour défendre une ville de guerre où l’on aurait un hôpital et des magasins, on doit au moins employer tous les moyens possibles pour mettre la citadelle à l’abri d’un coup de main. ”
“ En profitant des lignes de contrevallation, on peut employer une partie du corps assiégeant pour livrer bataille à l’armée de secours. Ainsi, pour assiéger une place devant une armée ennemie, il faut en couvrir le siége par des lignes de circonvallation. Si l’armée est assez forte pour qu’après avoir laissé devant la place un corps quadruple de la garnison, elle soit encore aussi nombreuse que l’armée de secours, elle peut s’éloigner de plus d’une marche ”
“ Un point bien important pour un général, dit-il, c’est de savoir habilement étouffer un tumulte ou une sédition qui se serait élevée parmi ses troupes. Il faut, pour cet effet, châtier les chefs des coupables, mais avec une telle promptitude, que le châtiment soit tombé sur leur tête avant qu’ils aient eu le temps de s’en douter. ”
