“ Elle admire avec l’enthousiasme d’une jeune barbare la fièvre mercantile qui rappelle son pays, ce bras de fleuve aussi large que l’Amazone, tandis que je me sens triste devant ce commerce énorme dont l’Inde profite si peu, la misère de ce peuple en guenilles, ce beau paysage gâté par l’industrie et le gain âpre. Il n’importe ! Le Gange, putride comme l’eau d’un port, et où nous poursuit l’odeur de Calcutta, — citron gâté, tabac trempé dans l’eau de rose, — est une nappe, de nouveau divine, sous l’aurore. ”
Jules Bois
Résumé
Visions de l’Inde, publiée en 1903 par Jules Bois, est un récit littéraire qui combine observations personnelles, réflexions philosophiques et descriptions poétiques d’un voyage en Inde coloniale. À travers des paysages chargés de symboles (le Gange, les temples de Delhi, les déesses hindoues), l’auteur explore les contrastes entre splendeur spirituelle et précarité sociale, tout en interrogeant les enjeux de la colonisation et la place des castes.
Les thèmes de la nature sauvage, des rites funéraires et des relations avec les natifs occupent une place centrale, illustrés par des scènes où le cobra, le lac ou le marbre deviennent des métaphores de l’âme indienne. Le texte, à la fois contemplatif et critique, révèle une tension entre fascination et déception face à un pays à la fois mystérieux et déchiré.
Citations de Visions de l’Inde (Jules Bois)
“ Un joyau scintille sur le lac, une pierre de lune, — sans doute, la barque de l’Irlandaise et de l’Anglais malade qui se sont attardés dans les baisers. Ce n’est qu’une brève apparition ; car un arbre, un de ces chênes de l’Inde, aussi hiératique, aussi dentelé qu’un houx, se dresse entre le « tal » et moi. Je bois la nuit comme un philtre. Les déesses montent vers mes lèvres dans le parfum de la nuit ; vers mes yeux, dans la clarté froide, languide, qui enveloppe toutes choses. C’est comme une double femme invisible que je vais posséder. ”
“ Un de ces morts bienheureux qui ont convoité la crémation auprès du sanctuaire de Shiva, en face du Gange, choque notre carène. Enveloppé d’un linge blanc, il est pareil à une momie immobile à jamais. Seulement, tout à l’heure, quand nous reviendrons, la momie ne sera plus que de la cendre, car l’Indou n’a pas, comme l’ancien Égyptien, la superstition du corps ; il en a plutôt le dédain, l’oubli. Ce peuple étrangement idéaliste, n’est pas attaché à ce qui lui semble le vêtement passager de l’âme éternelle et il croit meilleur d’être réuni, le plus tôt possible, à l’infini... ”
