“ Extasiait d’amour son cœur tremblant d’esclave. Jamais lyre plus douce ou flûte plus suave N’éveillèrent l’écho champêtre des bosquets ; Et, dans l’heureuse et folle ivresse des banquets, Où s’épanouissait le luxe de l’Asie, De ses lèvres coulaient le miel et l’ambroisie. Spirituel ou tendre, ardent ou gracieux, Il chanta, tour à tour, Anticlée aux grands yeux, La verte sauterelle à l’aile harmonieuse, Et le safran qui croît à l’ombre de l’yeuse. Terre, salut ! Ô toi, qui gardes plus qu’un roi, Sois-lui légère : il a pesé si peu sur toi. ”
Valère Gille
Élements biographiques
Valère Gille (1867-1950), poète belge et figure centrale de la Jeune Belgique, incarne la synthèse du parnassianisme, du symbolisme et du néo-classicisme. Ancien étudiant en droit et directeur de la revue La Jeune Belgique, ses œuvres comme La Cithare (1897) ou Le Château des merveilles (1893) célèbrent l’harmonie des formes et l’idéalisation de la nature, marquées par une sensibilité lyrique et une quête esthétique rigoureuse.
Son héritage littéraire, enrichi par des essais sur le symbolisme et des réflexions sur la culture belge, témoigne d’une pensée profondément ancrée dans la tradition française tout en affirmant une identité belge distincte.
Citations de Valère Gille
“ Elle meurt sous le poids de son cruel savoir. Elle sait désormais que le désir l’enchaîne Aux objets décevants d’un monde inférieur Qui fuira sous la main ainsi qu’une ombre vaine, Et tentera les sens sans assouvir le cœur ; Elle sait le néant du désir qui l’enchaîne. Et son sein délicat se gonfle de sanglots ; Elle pleure à jamais le jardin de lumière Plein de lacs transparents et de roses îlots, Où s’épanouissait l’innocence première, Ignorant la douleur, ignorant les sanglots. Mais non ! ne pleure pas, Psyché, ta sainte faute ”
“ De la terre amoureuse où la vie étincelle ; Je renaissais dans les oiseaux et dans les fleurs, Dans les rayons qui font pétiller les couleurs, Dans tout ce qui frémit, dans tout ce qui s’enflamme, Et le soleil était le frère de mon âme. En extase, ravi, mon esprit dilaté Absorbait l’univers entier dans sa clarté ; J’étais l’immense voix, j’étais l’écho mystique De cet universel et sublime cantique Qui vers les astres d’or roule dans l’infini ; J’étais l’âme du monde. Elle m’avait souri. ↑ Extrait du recueil Le collier d’Opales (1899) . ”
“ Vers nos temples sauvés, vers nos libres autels Qui se dressent sur la colline ! Or, réjouissons-nous en nos cœurs enivrés : Les Dragons de Xerxès sont tombés sous nos armes ; Des jours nouveaux luiront qui seront sans alarmes. Mères, ce sont vos fils qui nous ont délivrés ; Pourquoi ces plaintes et ces larmes ? Si la patrie, hélas ! a perdu son printemps, S’il est vrai que la fleur, l’orgueil de votre vie, Femmes, vient aujourd’hui de vous être ravie, D’un plus sublime éclat vos fronts sont rayonnants, L’Hellade entière vous envie. ”
“ Trompant mes soins, ton cœur fol et prompt au désir A-t-il été tenté par un subtil mirage ? Par une ombre ébloui, poussé par le plaisir, Sans doute tu voulus imprudemment saisir, Ainsi que dans un songe, une irréelle image. Ah ! pourquoi m’as-tu fui ? Quel est donc le Vainqueur Qui désormais du Mal affranchira la terre ? La nuit en mon esprit monte avec la douleur ; Plus jamais tes beaux yeux n’éclaireront mon cœur, Lorsque je gagnerai ma tente solitaire. ”
Valère Gille,
Parnasse de la Jeune Belgique
“ Le narcisse qui naît sous les pieds de l’Élue, Mère des Jardins clairs que le Seigneur salue Immaculée ! et les iris, témoins des vaines Clameurs des eaux, et les glaïeuls et les verveines Émaillent les gazons limpides des cieux bleus. ”
“ Partout, autour de lui, les collines sublimes, Les ondulations caressantes des cimes Et partout le sourire innombrable des flots. Là-bas, il voit, à l’heure où brillent les Pléiades, Contre un fût de colonne, en son rêve absorbé, Le satyre rieur au front large et bombé, Charmer de ses accents les peureuses naïades. Il écoute ; il sourit ; il regarde le faon Parmi le thym rosé jouer avec les lièvres, Et sur les rocs abrupts les sauts brusques des chèvres Qui dansent aux sons vifs de la flûte de Pan. Tout est splendeur et joie et parfum et lumière ”
“ Mais il fuit, il se cabre, et son beuglement rauque Couvre au loin la rumeur innombrable des flots ; Et, sous les battements joyeux de ses sabots, Faisant à coups pressés jaillir la blanche écume Autour de son flanc roux qui halette et qui fume, Il nage, enveloppé d’une poussière d’or. Les yeux remplis d’effroi, la fille d’Agénor Dont se dénoue au vent la guirlande qui l’orne, Craintive, d’une main se retient à la corne, Sentant un noble esprit circuler dans l’air bleu Et sous elle grandir et frissonner un dieu. ”
“ Autour d’elle palpite, étincelle et s’irise. ALCIME Puissé-je te franchir, ô toi, stérile mer, Et dans la nuit voguer vers la rive d’Asie ; Plus que tes flots, l’amour de mon cœur est amer, Plus que tes ouragans, je crains la jalousie. BACCHYLIS Au roi des bois feuillus, à Pan, dieu des chasseurs, Le chevrier heureux consacre sa houlette, Sa besace, ses rets et son chapeau de fleurs, Où la mélisse alterne avec la violette. ”
“ La rose et le safran couvrent toujours le sol, Et sous le lierre noir, dans tes fraîches vallées, Chante le rossignol ; Et le narcisse blanc, couronne des déesses, Près de l’antre où la Nymphe heureuse et belle rit, Aux caprices du vent, à ses molles caresses Se balance et fleurit. Les Muses aux beaux chants l’habitent, chère terre ! Rochers, forêts, vallons pleins de divinités, Grottes vertes de mousse, où l’onde salutaire Jaillit de tous côtés ! ”
“ Sur son quadrige d’or éclatant, le Grand Roi, Le Maître devant qui la terre dans l’effroi, Lorsqu’il commande, tremble et se tient en silence, L’Irrésistible à l’œil de Dragon, dont la lance Ébranlerait le monde, et dont les bras ouverts Sur les peuples courbés étreindraient l’univers, Xerxès, dont le cheval hennissait à l’aurore, S’avance vers l’Hellas au rivage sonore. Nul n’oserait braver sa colère. ”
“ Le sol de tous côtés se couvre de lueurs Comme si la forêt eut secoué ses fleurs ; Et tout se change en or, l’eau, le sable, les mousses, Et le chêne, agitant au vent ses jeunes pousses, Semble, dans le vallon, couvert de feuilles d’or. Le dieu poursuit sa marche ; et, prenant leur essor, Les oiseaux gazouilleurs le suivent, et les Muses Dominent de leur voix leurs mille voix confuses. ”
“ Accorda pour jamais la gloire dans la mort. Ils gisent dans ces champs. Pour eux, fais-toi plus tendre, Ô flot mouvant, afin qu’ils puissent réentendre, À l’heure où l’aube pâle argente l’horizon, Les cantiques du dieu sur le blanc Cithéron. La voix de la Patrie est douce : quand les cygnes Rempliront de leurs chants l’Attique aux belles vignes, L’orme au feuillage épais et le glauque olivier Suspendront leur murmure épars ”
“ Sourit au clair miroir qui brille en sa main droite. Elle s’orne de lierre, et sous sa robe étroite On devine son corps flexible et gracieux. L’un des convives s’est dressé, la flamme aux yeux : Il va pour la saisir ; un autre roule à terre ; Un troisième veut boire et lève la patère. Tout s’estompe déjà des blancheurs du matin, Cependant que, semant au milieu du festin Sa couronne de fleurs qui glisse et se dénoue, La joueuse de flûte enfle sa jeune joue. ”
“ Des ruisseaux de vin d’or et des ruisseaux de miel Jaillissent des rochers et soulèvent les terres. Le cortège apparaît dans l’ombre. Des panthères, En miaulant d’amour, se glissent au milieu De la foule enivrée où triomphe le dieu. ”
“ Sous le calme regard de leurs dieux indulgents, Échangent les propos de leur esprit paisible. La naissante beauté pare leur corps flexible. Ils cueillent des rameaux, chantent, et tour à tour S’entretiennent des dieux, de science et d’amour. Comme des fleurs d’avril s’éveillent leurs pensées. Les branches des cyprès, mollement balancées, Bruissent à la brise harmonieuse et font Glisser parfois une ombre errante sur leur front. ”
“ LES CHARITES C’est l’éblouissement de l’aurore première. Tout vibre, tout rayonne, et le jeune soleil Embrase au loin la plaine et l’horizon vermeil ; Dans la forêt en feu palpite la lumière. L’air est tout embaumé des souffles du printemps, Les taillis frissonnants sont remplis d’émeraudes, Dans les vallons pâmés glissent des brises chaudes Qui sèment les parfums des sommets éclatants. ”
“ Tout murmure et frissonne, et toute la nature Chante l’amour universel. Là-bas, bondit un faon, ici, broute une chèvre, Plus loin, saute un merle siffleur ; Un papillon d’azur frémit sur une fleur Plus adorable qu’une lèvre. ”
“ Les vagues autour d’eux s’enroulent en volute ; Mais, graves, sur la croupe, ils charment de leur flûte Le cortège des dieux et les monstres des eaux. La mer reluit. Plus loin, aux caprices nouveaux D’Éros malicieux, une nymphe se prête. ”
“ La terre printanière aux sons de tes pipeaux, Sois propice à mes vœux discrets : qu’à mes appeaux La grive et la perdrix payent leur imprudence, Et fais, dans mes vergers, mûrir en abondance Les figues dont l’été ride les vertes peaux. ”
“ Hylas aux yeux brillants, Hylas, ô cher Hylas ! La fleur de ta jeunesse en sa fraîcheur éclose Ne parfumera plus notre patrie ; hélas ! Les vallons et les bois de la terre d’Hellas Ne frissonneront plus sous tes beaux pieds de rose. ”
“ Les jeunes gens joyeux recueillent les leçons Des vieillards que respecte et qu’honore l’Attique. Si tu veux méditer sous le double portique, Ou bien, lorsque la nuit rêve, errer à travers Les bosquets embaumés en récitant des vers, Choisis, avec grand soin, un ami de ton âge. Qu’il soit doux, vertueux et vaillant. À l’ombrage Des oliviers, le front orné de joncs en fleurs, Vous unirez vos voix ; et les bonnes odeurs Du smylax et du pin, dans les airs dispersées, Parfumeront vos cœurs et vos doctes pensées. ”
“ Et, les mâts surchargés de roses, l’on festonne La poupe, où sont sculptés les Immortels vainqueurs. Les vierges, le printemps joyeux de la patrie, Avec les jeunes gens forment leur théorie. Tout est prêt. Les rameurs soulèvent le vaisseau... ”
“ LA DOULEUR SUPRÊME Passant, si tu te rends à Thèbes au char d’or Dans l’espoir d’y tenter la fortune prospère, Tu verras un vieillard qui pleure et désespère : Il attend vainement son fils Agathanor. ”
“ La rose du soleil s’entr’ouvrait dans l’éther. Je marchais enivré de force et d’harmonie ; Un esprit circulait partout libre et hardi, Et, des proches forêts au rivage arrondi, Mon âme fleurissait à la nature unie. ”
“ Le roseau creux murmure et les sons turbulents, Tour à tour adoucis ou vifs, pressés ou lents, S’échappent comme l’eau d’une source argentine. Le papillon de pourpre et d’azur qui butine, Arrête sur l’iris tremblant son vol moiré. ”
“ Qu’il est amer et doux d’aimer ! En son milieu La nuit est calme et douce, et la rosée en feu Des étoiles scintille à la voûte azurée. L’heure s’enfuit hélas ! et la lune empourprée Derrière les cyprès a disparu, longeant Les monts où brille encore un sillage d’argent. ”
“ La mer sonore rampe et chante sur la plage, Et les Muses en chœur avec leurs belles voix Se répondent parmi les vallons et les bois ; Le pâtre dort sous l’orme où la viorne grimpe, Et le rire des dieux éclate sous l’Olympe. ”
“ Le soleil a franchi le mont. À ce signal, Mouillé d’or et d’azur le paysage change ; La vigne de l’auvent frissonne, et dans sa frange De feuille en feuille glisse un frais rire vernal. La vive poule d’eau rôde sur le chenal ”
“ Je suis la frêle Muse agreste : m’abreuvant Dans le creux des rameaux de gouttes de rosée, Sur la cime des pins harmonieux posée, Tout le jour, je me berce au caprice du vent. Parfois, je me blottis dans les fleurs ”
“ La nature se tait : la brise du matin Ne fait plus, sur les monts, bruire le sapin ; L’aube resplendissante est faite de silence ; Tout est calme et splendide, et la rumeur immense De l’océan s’apaise en murmures charmants. ”
“ Conduit les chœurs joyeux et la danse enivrante. Déjà le chèvrefeuille au flexible rameau S’enroule tendrement à l’entour de l’ormeau, Et, parmi les vergers où bourdonne l’abeille, Le narcisse fleurit et la rose s’éveille. ”
“ Fleurissent le fenouil, le thym cher aux abeilles Et les tendres lupins. Au-dessus de sa tête, éployant leur feuillage, La viorne et l’anis Mêlent, en frissonnant, leur fraternel ombrage, Tendrement réunis. ”
“ Nous trouvâmes Éros, le fils de Cithérée, Plus jeune qu’une fleur, plus beau qu’un fruit vermeil, Tendrement enchaîné par un calme sommeil. Sur un lit fait de mousse et de fougères sèches Il dormait. ”
“ Auprès des Immortels qui contemplent leurs jeux, Veille le chœur brillant des Heures. Elles s’offrent la main, dansent, et tour à tour, La chevelure dénouée, Après la sombre Nuit font resplendir le Jour, En chassant l’épaisse nuée. ”
“ HÉSIODE Quand tu passes devant les leschés ou la forge, Conduisant ton troupeau boire au lit de gravier, Aux Immortels tes chants plaisent plus, ô bouvier, Que le sang du chevreau que le pasteur égorge. ”
“ Qui modère la vie et gouverne les mondes, Tu chantais, devinant les essences profondes, La beauté, la douceur, la grâce et la vertu. Mais le clair horizon s’assombrit : tout s’est tu ; L’ombre triste du soir traîne dans les ravines. ”
“ Et fait partout jaillir, avec des frissons d’aile, Des étincelles en bouquets, Tandis que sur le sol, dans le circuit de l’ombre, Des disques souples de soleil, Sous le frêne pliant et l’arbousier vermeil Dansent parmi l’herbe plus sombre. ”
“ Dans le buisson touffu, cauteleux et sournois, Se sont déjà glissés deux renards en maraude. L’un mange le raisin pesant, mais l’autre rôde Dans les herbes, autour du déjeuner gonflant La besace laissée à terre par l’enfant. ”
“ Mêlant des franges d’or à son feuillage clair, Le matin resplendit ; le ciel rayonne, et l’air Est transparent, subtil et doux. Dans les allées Les vignes de clartés vertes sont étoilées, Et des fleurs de soleil, d’un feu vif et changeant, Dansent confusément sur le sable d’argent. Les rossignols amis gazouillent. Sous les arbres On voit, dans la lumière, étinceler les marbres ”
“ Et ta mère montrant le fruit de ses entrailles ! Célébré par les vers des poètes, tu railles Le temps qui tout efface et qui verse l’oubli. Jamais au fond des cœurs ta gloire n’a pâli : Notre patrie en deuil paya tes funérailles. ”
“ De leur chef, les guerriers, sans peur et sans regrets, Attendent leur destin. Le soleil va paraître. Demain, la Grèce en deuil les pleurera : le prêtre A consulté les dieux ; ils mourront. Ils sont prêts. ”
“ Glisser, heureuse et fière, entre les tamaris. L’essaim de mes amants s’est dispersé. Cypris, Je ne t’offrirai plus une riche hécatombe ; Chaque pas aujourd’hui m’entraîne vers la tombe ; L’âge, hélas ! a fané la rose de jadis. ”
“ Offre aux papillons son miroir changeant. Ni les chevriers hardis, ni les fauves, Ni les doux chevreuils n’ont souillé ces lieux : Dans son lit bordé d’iris et de mauves La source a toujours reflété les cieux. ”
“ Sont vers nous descendus dans l’éther matinal. De leurs cheveux soyeux s’épanche l’ambroisie En rosée odorante au sein des fleurs d’avril ; L’océan les soulève en un rythme subtil, L’air les porte aux autels sur la roche choisie. ”
“ Montrent leur chair de neige ; et leur péplos mouvant Qui s’enfle et qui voltige, agité par le vent, Découvre quelquefois leur taille fine, et laisse Admirer librement leur charme et leur souplesse. ”
“ Qui garde les troupeaux sous la vigne fertile, Le cygne de Téos, celui qui pour Bathyle, Dans sa coupe mêlant les roses et le vin, Fit résonner la lyre ardente, étant divin, Anacréon, l’amant du beau Smerdis le Thrace. ”
“ Un athlète, tout près, montre son corps agile, Tenant le court manteau, le ceste et le strigile, Et, devant un autel ombragé d’un palmier, Où, pareil à la fleur du lis, dort un ramier, Une femme au front blanc, dont la taille se cambre, Dépose une corbeille avec un collier d’ambre. ”
