“ Lisette, folle de bonheur, se jeta en pleurant à son cou, Henri et Jean l’entourèrent de leurs petits bras. Les baisers, les exclamations se croisèrent, suivis de regards et de silences plus éloquents que toutes les paroles ; et dans l’atmosphère d’ardente affection où il revivait soudain, Jean connut le bonheur le plus complet qu’il soit donné à l’homme de rencontrer. — C’est fini !... c’est toi ! tu ne vas plus me quitter, jamais, jamais ! Oh ! mon Jean ! Ce ne fut pas sans peine que le jeune colonel expliqua à Lisette qu’il comptait suivre l’Empereur à l’Île d’Elbe. ”
Résumé
Émile Driant, dans Jean Tapin, dépeint la vie d’un soldat dévoué à Napoléon, confronté aux épreuves de la guerre et aux conflits entre devoir et affect. À travers les personnages de Jean Tapin, Lisette et les grenadiers de la 9e demi-brigade, l’auteur tisse des émotions personnelles et des récits historiques, mettant en lumière l'idéalisme militaire et les sacrifices humains.
Les passages choisis révèlent une admiration pour l’Empereur, des scènes de combat intenses et des liens familiaux profonds, ancrant l’œuvre dans le contexte mouvementé de l’époque napoléonienne.
Citations de Jean Tapin (Émile Driant)
“ « Tout d’un coup, v’là que je vois dans le bivouac de la Garde, comme si qu’y avait le feu. On y voyait clair comme en plein jour et qu’est-ce que je distingue ?... Le petit Tondu qui se promenait au milieu des grenadiers, et tout du long qu’ils allumaient des torches de paille pour l’éclairer, en criant comme des enragés : « — Vive l’Empereur ! « Pour lors, moi que ça m’a fait quelque chose, et comme si que le Tondu il aurait pu m’entendre, v’là que je cric aussi : Vive l’Empereur ! « — Cré nom de nom ! Mille millions de pétards ! C’qui t’a permis de parler en faction ? » ”
“ Il tendait à Jean, ébloui, un parchemin où s’étalaient le sceau et le paraphe de Napoléon. Le cœur battant à coups précipités, Jean n’eut qu’une idée : écrire aussitôt à la chère absente et lui apprendre son bonheur. N’est-ce pas doubler une joie que de la partager avec ceux que l’on aime ? « Capitaine ! écrivait-il. Je suis capitaine, ma chère Lisette ! L’Empereur vient de me donner ma double épaulette et je reste attaché à l’État-Major ! Crois-tu que je puis l’aimer et aurais-je assez de ma vie entière pour le servir ! » ”
“ Ne soyez pas chauvins, mes enfants, c’est-à-dire de ces aveugles volontaires qui ne veulent pas reconnaître les défectuosités de notre organisation ou les tristesses de notre histoire. Ce sont les chauvins qui mènent aux pires désastres. Ils crient et ne raisonnent pas. Ils déclament et ne travaillent pas. Plus tard, lorsqu’il traversa les plaines glacées de Russie, suivi par les débris encore compacts des braves qui restaient de son régiment, Jean Cardignac devait se souvenir de cette débâcle des volontaires de Verdun, et surtout se remémorer la profonde émotion qu’elle amenait à sa suite. ”
“ Au moment où la tête de la colonne allait traverser la route de Châlons, un ronflement sonore passa ; il sembla à Jean qu’un violent courant d’air lui soufflait à la face, et, à dix pas de lui, dans la chaussée argileuse, un gros boulet s’enfonça en jurant ; puis un second tomba encore plus près, creusa un sillon rectiligne, et se releva pour aller couper en deux un noyer sur le bord de la route. « Pas peur ! fit le tambour-maître en se retournant superbe et le regard brillant : on n’a jamais vu subséquemment deux boulets tomber à la même place ! » ”
“ Il n’était plus d’ailleurs le robuste soldat qui avait, d’un pas alerte et rapide, parcouru l’Europe : vingt-trois ans de guerres, d’émotions, de captivité et de souffrances de toutes sortes l’avaient vieilli prématurément, et quand Jacques Bailly prévenu, arriva pour le ramener à Paris, il le trouva plus blanchi, plus affaibli encore qu’à son retour des prisons allemandes. Il ne fallut rien moins que la tendre et fidèle affection de Lisette, les caresses de ses deux fils grandis et charmants, pour faire diversion aux émotions qui l’assaillirent dès son retour en France. ”
“ Vous, colonel aujourd’hui ! — Oui, c’est moi, dit Jean très ému. Le vieillard lâcha sa canne, et étendant les bras : — Ah ! mon enfant ! mon enfant ! dit-il, laissez-moi vous embrasser comme ce jour-là. Ah ! oui, je m’en souviens ! Et que de fois j’ai parlé de vous... Les deux hommes s’étreignirent : Jean revivait ses jeunes années, toutes pleines d’un héroïsme inconscient, pleines surtout de l’enthousiasme qui dore les visions d’avenir, et ce vieux paysan qui le serrait sur sa rude poitrine éveillait dans son âme tout un monde de sensations lointaines. — Et l’Empereur ? ”
“ Vraiment, c’est une chance de vous avoir rencontrées, disait souvent maîtresse Sansonneau, car vous êtes deux perles ; et moi qui n’avais pas d’enfants, j’en ai deux à présent : deux filles ! — Non, maman Sansonneau, interrompait Lison, vous n’en avez qu’une, c’est maman Catherine ; mais vous avez une petite-fille qui s’appelle Lise et un petit-fils qui s’appelle Jean. — Tu as raison tout de même, reprenait la brave femme. Mais c’est égal, je suis bien contente ! avec deux ménagères comme vous, mon bon Sansonneau et moi, vieux comme nous sommes, nous pouvons nous reposer à présent. ”
“ Ceux d’entre vous qui sont fils de soldats sentent bien qu’ils sont aimés par leur père autant qu’un enfant peut l’être, et vous savez à quel point Jean Cardignac adorait les siens. Mais l’heure était grave : le devoir militaire devait primer tous les autres, et Jean, soldat dans l’âme, n’avait plus qu’un souci : rejoindre son poste d’honneur, son poste de combat ! Il serra avec effusion dans ses bras le père Bataille, enfourcha un cheval frais et à la tombée de la nuit, rencontra au débouché de la forêt de Fontainebleau le premier bonnet à poil qu’il eût vu depuis deux ans. ”
“ Jean se retourna vers son ordonnance, et la voix rude : — Nous sommes là pour ça ! — C’est juste, répondit simplement Grimbalet. Une rage envahissait Cardignac à la pensée que tant de courage était vain ! que la Fatalité, était la plus forte ! que l’Empereur était... qui sait ? Mort, peut-être ! — Mes amis, cria-t-il à ce qui restait de ses grenadiers, nous mourrons ici, c’est bien entendu ? Tous cessèrent un instant de tirer, tournèrent la tête vers leur officier, et avec de grands gestes frénétiques : — Oui ! oui !... Vive l’Empereur !... Vive l’Empereur ! ”
“ Mais ce qui dominait à cette heure dans l’esprit de Jean, c’était le souvenir reconnaissant du service que lui avait alors rendu le maire de Longwé en le conduisant lui-même jusqu’à la lisière des bois, et sous le coup d’une vive émotion, il saisit la main du vieillard. — Vous êtes M. Bataille, dit-il, l’ancien maire de Longwé ? — Non pas l’ancien maire, dit le vieux paysan en redressant sa haute taille, mais le maire d’aujourd’hui comme d’hier, puisqu’il y a vingt-huit ans que je le suis ! ”
“ Or la guerre existe depuis l’origine de la race humaine ! Il venait de poser sa caisse à terre, encore tout haletant, les habits en désordre, les cheveux ébouriffés, lorsqu’il se sentit entouré par deux petits bras potelés. C’était Lison qui, rouge de plaisir, l’embrassait de tout son cœur. — Ah ! mon petit Jean, que j’ai eu peur pour toi, que j’ai donc eu peur ! — C’est comme moi, Lisette, pendant que je faisais marcher mes baguettes, je craignais bien qu’une balle ou un boulet n’aille tomber sur la voiture de madame Catherine... Vous n’avez rien, au moins ? ”
“ Comme tout le monde, l’officier avait souri de l’arrivée inattendue du gamin sur l’estrade ; et le voyant près de lui : « Eh bien ! mon garçon ! dit-il amicalement, en lui tapotant la joue, tu voulais donc être soldat ? » L’enfant hésita ; il leva les yeux sur l’officier ; et rassuré par le regard loyal, énergique et bon qu’il rencontra : « Oh ! oui, je voudrais bien, répondit-il. — Ah bah !... Mais tu es trop petit. Tes parents ne seraient pas contents. Il faut rentrer chez toi, gamin. — Je n’ai plus de parents. » La physionomie souriante du colonel devint sérieuse. ”
“ Ah ! tant mieux !... — Merci, Belle-Rose, répondit Jean ; je suis blessé, n’est-ce pas ? — Bornebleu oui ! Mon pauvre garçon ! Ah ! les canailles de brigands de malédiction de tous les enfers du diable !... s’écria le vieux tambour-maître avec de grands gestes. Ils m’ont tué et blessé ce que j’aimais le mieux avec ma Catherine et ma Lison !... Il s’arrêta ; puis la voix rageuse et sombre : — Mais j’en ai tué sept !... Sept ! entends-tu ?... Je vous ai vengés ! Et étendant sa large main noueuse, il gronda : — Avec ça... et mon sabre au bout ! Tiens ! comme ça ! ”
“ Non, ce n’est pas Grouchy, c’est Blücher lui-même qui, échappant à la poursuite, accourt avec vingt mille Prussiens et comble l’intervalle entre Wellington et Bulow. Les boulets arrivent sur nos derrières ; la droite française est tournée : le cri fatal de « sauve qui peut ! » échappé à quelques lâches ou lancé par quelques traîtres, provoque la déroute des divisions de Drouet. Les corps se débandent, tout roule et se précipite sur la route de Charleroi. La bataille est irrévocablement perdue : tout est fini pour Napoléon ! Tout est-il fini pour la Garde Impériale ? ”
“ Pendant que le général Bernadieu et notre ami Tapin roulaient sans arrêt vers l’armée, Catherine et Lison pleuraient. La séparation était en effet bien cruelle ; car, depuis deux ans qu’elle vivait côte à côte avec Jean, Lisette n’avait jamais supposé, même un instant, que son petit camarade pût un jour la quitter. Aussi ce brusque départ l’avait plongée dans une amère désolation. Catherine n’avait pas échappé à ce sentiment de tristesse : l’éloignement de ceux qu’elle aimait lui faisait sentir davantage son isolement. ”
“ Alignée comme à la parade, le 1er régiment de grenadiers en tête, la Garde Impériale gravit à son tour les pentes du Mont Saint-Jean. À leur tête encore, marche Ney, dont la mort ne veut pas et qui, sans chapeau, les vêtements en lambeaux, ayant eu son quatrième cheval tué sous lui dans la journée, agite son sabre en criant à Drouet d’Erlon : « Tu vois tous ces boulets ; je voudrais qu’ils m’entrent dans le ventre. » ”
“ Intervenir ! C’eût été se livrer lui-même ; et, la rage au cœur, il fuyait, détournant les yeux. Ayant ainsi traversé la Pologne, Jean arriva jusqu’à Bromberg. — Allons ! se dit-il en entrant dans un des faubourgs de la ville, le plus rude est fait. Quelques jours encore et me voilà libre ! Mais la fatalité semblait s’acharner contre lui. Dans l’auberge où il entra pour se faire servir à manger, des buveurs, soldats et civils, étaient attablés, menant grand bruit contre les Français, surtout contre l’Empereur que chez l’ennemi on ne dénommait que « Buonaparte ». ”
“ Jean Cardignac sourit. — Tranquillise-toi, mon garçon, dit-il. J’en fais mon affaire. Contente-toi de me suivre à dix pas. — Merci, monsieur l’officier, répondit l’autre d’un air convaincu. J’avais bien entendu dire que l’Empereur et ses Français étaient de braves gens. — C’est vrai, mon garçon ? dit alors le lieutenant. L’Empereur n’a jamais que des idées justes, et, s’il vient chez vous, c’est pour y faire régner la liberté et la justice comme en France ; tu peux le dire à tes amis et connaissances. ”
“ Mais Tapin n’entendait pas, ou en tout cas n’eut pas l’air d’entendre, et Bernadieu, absorbé par la surveillance du mouvement, ne prit plus garde à lui. On aborda la rive ennemie dans le plus grand silence, et tous ces soldats étaient tellement aguerris, ils possédaient un tel sang-froid, que pas un n’enfreignit l’ordre de ne pas tirer. On sauta sur les Autrichiens à la baïonnette et on les « nettoya », selon l’expression de Belle-Rose qui tapait comme un sourd de la main droite à coups de sabre, et de la main gauche avec sa canne de tambour-maître qu’il tenait par le petit bout. ”
“ Jean, électrisé, eut voulut rencontrer son regard ; mais déjà le héros d’Arcole, sorti du carré de Desaix, galopait vers celui de Reynier, suivi de Murat et d’un escadron de chasseurs. Quelques instants après, les charges des Mameluks arrivaient, rapides comme la foudre. Ces merveilleux cavaliers ne faisaient qu’un avec leur monture : ils bondissaient sur le front et les flancs des carrés, le sabre pendant au poignet, tiraient leur carabine, leur tromblon, leurs quatre pistolets ; puis, mettant le cimeterre à la main, se précipitaient sur le rempart hérissé de baïonnettes. ”
“ Au moment où commence ce récit — en août 1792 — Jean Cardignac avait douze ans. La France traversait alors une crise épouvantable dont elle n’est sortie que grâce au courage, à l’union, au patriotisme de tous les Français ; et aussi parce que nous sommes une race forte et pleine d’énergie. L’ennemi, menaçant, s’apprêtait à envahir la France sur toutes ses frontières. Au nord et à l’est, les Autrichiens et les Prussiens ; sur les Alpes, les Piémontais avaient rassemblé leurs armées et se vantaient déjà avec insolence d’arriver chez nous en maîtres. ”
“ Jean ne s’était pas trompé : une paire de rames était au fond de la barque, Haradec les ajusta sans bruit, les plongea dans l’eau et avec une douceur infinie se mit à ramer. Semblable à la barque fantôme des légendes Scandinaves, le canot quitta le bord. Allait-il échapper à la vue des sept sentinelles réparties sur le ponton ? — Couche-toi au fond, dit Haradec d’une voix semblable à un souffle. — Pourquoi ? — S’ils tirent... ce n’est pas la peine d’être exposés tous deux. ”
“ Il fit deux pas dans la direction du petit sergent ; puis, se ravisant, revint prendre sa place. Jean avait été sur le point de bondir sur lui ; mais il avait senti à sa ceinture le cordeau de pulvérin qu’il devait disposer dans les sacs de poudre. S’il manquait son coup, le factionnaire donnait l’éveil, et le temps lui ferait défaut pour disposer la mèche et l’allumer. — Ça y est ! vint dire Trophime d’une voix qui ressemblait à un souffle. À reculons, Jean se dirigea vers l’amas de sacs ; ils formaient une pyramide qui attaquait le mur de la voûte. ”
“ Son uniforme était brûlé par places, les crins de son cheval étaient roussis ; au demeurant lui et Grimbalet étaient sains et saufs. Du haut de la colline où Napoléon s’était réfugié, Moscou, suivant l’expression d’un témoin oculaire, offrait l’image d’une trombe de flammes, et l’Empereur, le front barré d’une ride profonde, eut, pour la première fois, devant ce tableau saisissant d’une capitale sacrifiée, la pensée que son avenir chancelait et que la victoire allait déserter ses drapeaux. « Ceci nous présage de grands malheurs, » dit-il d’une voix sourde. ”
“ S’il eût été seul, il eût vite abandonné son spencer à brandebourgs et endossé à nouveau l’habit de grenadier ; mais il adorait Bernadieu doublement, car celui-ci personnifiait justement à ses yeux le premier régiment et le premier chef ; de plus il aimait passionnément l’homme lui-même, dans l’officier auquel il devait tout ! Car le jeune général n’avait cessé de soigner l’instruction de son protégé ; et Jean Cardignac, malgré sa jeunesse, eût pu lutter déjà, en savoir, avec beaucoup d’officiers subalternes de l’armée. Bernadieu avait même exigé qu’il apprit l’allemand. ”
“ Eh bien, mes petits amis, au milieu de tous ces beaux exemples, la défense de Mayence par les troupes de Kléber restera comme l’une des plus remarquables. Le siège dura quatre mois ! C’est long, de rester ainsi quatre mois enfermés, sans nouvelles de France, avec l’unique préoccupation d’empêcher l’ennemi d’aborder le rempart. C’est long de vivre quatre mois sous une pluie de bombes et de boulets, s’abattant sans trêve comme un orage de fer et de feu. Oh ! qu’il faut pour cela de courage et d’abnégation, surtout quand les vivres manquent et que l’on n’a pas à manger tous les jours ! ”
“ Quand les premières effusions furent terminées, Jean renouvela son éternelle question : — Et l’Empereur ? — Ah ! le pauvre, le cher Empereur, dit Grimbalet, que vous ne le reconnaîtriez point, tant qu’il est jaune et malade... Paraît qu’il a voulu mourir, ajouta-t-il à voix basse ! — Peut-on le voir ? — Pour ça non, mon colonel. Il veut être tout seul ; et il n’a pas de mal à être tout seul, allez ! parce que tous les maréchaux sont partis... — Tous ? — Il ne reste au Palais que Gourgaud et Bertrand, deux braves gens, ceux-là !... Jusqu’à Koustan, le mameluk, qui a filé ! ”
“ Est-ce que le colonel est rentré ! — Non, citoyen représentant ; pas encore... et j’en ai bien du chagrin. — Pourquoi donc ? fit Carnot étonné. — Parce que, citoyen, il serait sûrement venu vous demander quelque chose. — Quoi donc ? — Votre appui pour un de nos amis qui vient d’être arrêté. Carnot fronça le sourcil. Il y eut un silence ; puis, après réflexion : — Qu’est-ce que c’est que ton ami ? dit-il. Alors Jean prit son courage à deux mains et raconta très vite la triste aventure de Maître Sansonneau. — C’est un brave homme, citoyen, dit-il en terminant. ”
“ Un roulement, pour voir ! dit Belle-Rose. Les baguettes partirent rapides, et la peau d’âne vibra. Le roulement, d’abord très faible, comme lointain, s’accentua, tel un bruit qui se rapproche ; puis grandit encore, pareil au fracas d’une diligence qui roule sur un pont ; et, graduellement, le bruit s’adoucit pour redevenir très faible, comme si le son du tambour arrivait de là-bas, tout là-bas, derrière les maisons. ”
“ Je demanderai qu’on prévienne maître Sansonneau... Tranquillisé par ce soliloque, l’enfant reprit son chemin plus posément ; et bientôt, il aperçut avec une émotion très particulière — faite à la fois de désir et d’appréhension — la caserne des Minimes, dont les hautes murailles grises se profilaient à deux cents pas de lui. Jean s’arrêta encore, presque craintif, considérant ces murs, comme si au travers il eût pu distinguer ce qu’ils renfermaient, le régiment auquel il venait d’être incorporé de façon si brusque et si singulière ; puis, il se rapprocha à tout petits pas. ”
“ Par son allure pleine de distinction et même un peu par le visage, il rappelait son premier colonel, son initiateur dans le métier des armes. Pauvre Bernadieu ! s’il eût vécu, si une balle ne l’eut pas couché dans la tombe, il eut été bien fier de son élève !... Mais c’est la destinée des soldats de mourir ainsi, emportés en pleine gloire et en pleine jeunesse ! Ce fut donc à la tête d’un superbe bataillon de vieux grognards, la plupart à moustaches grises, rébarbatifs avec les gros favoris qui semblaient continuer sur les joues le bonnet à poil, que Jean revint à Paris. ”
“ Suffoqué par les larmes, Jean Cardignac écoutait ces paroles d’outre-tombe. Le grand maréchal s’arrêta un instant, profondément remué, lui aussi, au souvenir de ces inoubliables instants. — Le temps était affreux, poursuivit-il, la tempête faisait rage sur l’île et sur la mer, et le tonnerre semblait vouloir, à défaut du canon, apprendre au monde la fin de ce puissant génie ; le 5, à la tombée du jour, l’orage s’éteignit et le soleil très rouge se coucha dans les flots ; le délire s’empara de lui ; parmi ses paroles entrecoupées, je distinguai les mots de : Mon fils !... tête !... armée !... ”
“ Puis Jean, se penchant vers sa femme, l’embrassa. — Cela t’attriste, ma Lisette ? — Oh ! oui ! car... tu vas me quitter... — Oui !... sans doute ! Mais enfin, c’est la vie du soldat, ma Lise aimée... Et puis, n’es-tu pas fière de penser que je te reviendrai avec un grade de plus et de la gloire ! Pensive, elle dit après un instant : — Oui ! mon Jean, oui !... Quand on est la femme d’un brave, on doit être brave soi-même... Mais n’importe ! j’ai peur pour toi. De la gloire, dis-tu, n’en as-tu pas assez ? — On n’en a jamais trop, s’écria Jean avec feu ”
“ Tout, chez ce grand homme, enthousiasmait les masses. Lorsqu’il passait, calme et grave, sur son cheval splendidement harnaché, toujours suivi de son Mamcluck — souvenir d’Égypte — la foule, sans distinction de classe, acclamait en lui un Sauveur. Sa femme, Joséphine de Beauharnais, simple, bonne et belle, était également aimée de tous, non seulement pour ses qualités personnelles, mais parce qu’elle était l’épouse du Héros et que la gloire de Bonaparte rejaillissait sur elle. ”
“ Cette lettre si noble, cet appel à la magnanimité d’un peuple n’avait pas touché l’honneur anglais, puisque cet honneur est toujours mélangé d’intérêt, et qu’à cette époque en particulier, il était dominé par la peur qu’inspirait depuis vingt ans le nom de Napoléon. L’Empereur avait demandé une retraite : le peuple anglais, se faisant le geôlier de l’Europe, lui donna une prison, et non content de le tenir cloué sur l’aride rocher de Sainte-Hélène, il choisit avec soin le bourreau qui allait en avoir la garde. ”
“ Mieux valait attendre le jour qui leur montrerait la côte, et très anxieux, les yeux dans le noir, sous la rafale de neige qui redoublait de violence, ils s’accroupirent serrés l’un contre l’autre pour résister au froid. Soudain, un coup de canon lointain, suivi de deux autres à très court intervalle, les fit sursauter. Ils le connaissaient bien ce signal : c’était celui qui répandait au loin la nouvelle d’une évasion, et les bâtiments à l’ancre dans le port étaient tenus, en l’entendant, de mettre une chaloupe à l’eau et d’explorer la rade et le rivage. ”
“ Bientôt le canon tonna par bordées, ébranlant toute la carène ; des bruits de pas leur apprirent que les matelots couraient à leurs postes de combat ; puis la fusillade s’engagea, mêlée de cris, de commandements et de coups de sifflet. Et ils restèrent là, désespérés de leur impuissance, ne sachant rien, à la merci de l’inconnu, silencieux et frémissants, chaque fois qu’un boulet, s’enfonçant dans la coque du vaisseau anglais, faisait vibrer les parois de leur prison. ”
“ Il ne put en dire plus, car ces deux derniers mots s’arrêtèrent dans sa gorge, et Lisette essuyant ses propres larmes s’avança, le regard vaillant comme autrefois. Elle rapprocha les deux têtes brune et blonde de la tête blanche de Jean Cardignac qu’elle entoura de ses bras. — Oui, mes enfants, dit-elle d’une voix chaude et vibrante, suivez l’exemple de votre père : il n’en est pas de plus noble et de plus beau. ”
“ C’est ainsi, mes enfants, que le petit apprenti luthier, le petit fondeur de chandelles, le petit tambour de Bernadieu, devint, par son seul mérite, par son intelligence et sa bravoure, officier de l’État-Major de Napoléon ier. Toute la nuit du 13 au 14 octobre 1806, il fut sur pied ou à cheval, escortant partout l’Empereur ; car cette nuit-là fut employée par Napoléon à amener sur le plateau de Landgrafenberg des pièces de canon. Or, il n’avait, pour y accéder, que des coteaux abrupts. Il fallut que le génie taillât en plein roc une route étroite et rapide pour hisser l’artillerie. ”
“ D’un geste, Napoléon calma cet enthousiasme, puis se retournant vers les Pupilles : « Et vous, mes enfants, reprit-il d’un ton très ému, en vous attachant à ma Garde je vous ai donné un devoir difficile à remplir, mais je compte sur vous et j’espère qu’un jour on dira : Ces enfants-là étaient dignes de leurs pères. » Une grande émotion s’était emparée de tous les spectateurs en entendant ces nobles paroles prononcées d’une voix forte, et des exclamations frénétiques y répondirent. Aussitôt Napoléon donna l’ordre à son aide de camp, le comte Lobau, de commander le défilé. ”
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