“ La lune étend sur ces vieux murs sa délicate lumière blanche, et un Paris d'argent surgit dans la nuit noire. Parfois encore, sous le ciel rougi par l'orage, se dresse une ville toute sombre dont les coups de foudre découpent seuls l'immense et tragique vision! [Pg 156] C'est Paris qui rit au soleil ou Paris qui surgit dans la nuit!En redescendant du côté de la Seine, par ces rues si pittoresques qui entourent l'Institut, la rue Dauphine, la rue de Nesles, la rue Mazarine, nous rencontrons, rue Contrescarpe-Dauphine,—actuellement rue Mazet,—les restes de l'ancienne auberge du Cheval-Blanc. ”
Georges Cain
Élements biographiques
Georges Jules Auguste Cain (1853-1919), peintre, illustrateur et écrivain parisien, consacra son œuvre à l’histoire de Paris, ses monuments et ses théâtres, mêlant peinture historique et réflexion littéraire.
Conservateur du musée Carnavalet de 1897 à 1914, il manifesta une passion pour le patrimoine urbain, exprimée dans des textes comme Coins de Paris (1905) ou Promenades dans Paris (1906), où il évoque avec précision les lieux, les traditions et les transformations de la ville. Son style, marqué par une sensibilité historique et une attention aux détails architecturaux, révèle une vision poétique des espaces parisiens, oscillant entre mélancolie et admiration pour leur héritage.
Citations de Georges Cain
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ Un matin, en arrivant à Louis-le-Grand, nous trouvons les classes fermées, on nous licencie ; les obus prussiens tombaient place du Panthéon, dans le Luxembourg, boulevard Saint-Michel... Quelle bonne aubaine de pouvoir fureter partout ! et nous voilà partis, avec nos livres d'étude sous le bras, courant vers la barrière de Vincennes, où l'on rapportait des blessés, vers l'Arc de Triomphe matelassé de madriers et de sacs de terre; vers les Champs-Élysées, où l'on voyait de loin tomber en sifflant, les obus; vers l'Opéra inachevé et transformé en magasin d'approvisionnement. ”
“ Au fond, sous l'immense hangar, sont remisées les voitures, dans une saine odeur de campagne, de foin, de verdure et c'est un spectacle vraiment curieux que ce coin silencieux, cette remise campagnarde dans cette rue bruyante, populeuse, encombrée, pleine de camelots, d'ouvriers, de cris, débordante de vie et de mouvement.Les restes de la rue Quincampoix, derrière la vieille Tour Saint-Jacques-la-Boucherie, précisent l'étrangeté de ce quartier où le décor est demeuré en partie, mais où les habitudes et les habitants se sont, plus peut-être que partout ailleurs, modifiés et transformés. ”
Georges Cain,
Promenades dans Paris...
(1906)
“ Mais en 1610 Henri IV tombe sous le couteau de Ravaillac, et ce n'est qu'au commencement du règne de Louis XIII que la « place Royale « fut inaugurée. Telle elle était alors, telle elle est encore aujourd'hui. Mais si le décor subsiste, les acteurs se sont profondément modifiés. Jadis la place Royale était la fête des yeux et la gaieté de Paris : les carrosses, les chaises à porteurs y déposaient toutes les beautés à la mode; les élégants cavaliers y caracolaient sous l'œil charmé de leurs « déités » ; les Précieuses, minaudières et fardées, « y parlaient Vaugelas » ”
Georges Cain,
Les Pierres de Paris...
(1910)
“ Les terrasses des cafés devant lesquels on quête pour les blessés regorgent de consommateurs, on boit ferme, on hurle, on crie : « Vive la République ! Vive Gambetta ! » On échange des nouvelles, on s'interroge : « Qu'est devenue l'Impératrice ? » — Est-il vrai qu'on ait arboré le drapeau rouge? A quelle heure la Chambre a-t-elle prononcé la déchéance... « Capoul, sur l'impériale d'un omnibus, chantait tout à l'heure la Marseillaise, sur la place de la Bourse, on l'a acclamé ! » Boulevard Montmartre, un « moblot », grimpé sur un banc, annonce qu'il arrive de l'Hôtel de Ville... ”
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ Au sortir du funiculaire qui de la place Saint-Pierre monte au Sacré-Coeur, suivons la rue Azaïs et, par la rue du Mont-Cenis, gagnons la rue du Chevalier-de-La-Barre, — ainsi s'appelle aujourd'hui la rue des Rosiers. C'est une ruelle tapie dans l'ombre immense de la Basilique ; elle est d'aspect provincial, édifiant et monacal! Les boutiques qui la bordent sont vouées à de dévots commerces : on y trouve des images de sainteté et des cartes postales pieuses, d'étroites couronnes d'épines qui semblent des nids de roitelet, des chapelets, des « Coeurs de Marie » ”
Georges Cain,
Promenades dans Paris...
(1906)
“ La guillotine s'élevait entre la statue de la Liberté — dressée sur l'emplacement de la statue de Louis XV — et l'entrée du pont tournant. L'échafaud, encadré d'une double haie de gendarmes, dominait de quelques marches la place presque toujours pleine de monde ; certains jours on s'y écrasait pour voir tomber les têtes notoires; les uns montaient sur des charrettes, les autres grimpaient sur des échelles; les friands d'émotions fortes louaient ou apportaient des lorgnettes et pouvaient savourer la grimace suprême des malheureux qui « éternuaient dans le son ». ”
“ J.-J. Rousseau l'y suivit trois ans plus tard, le 11 octobre 1794; son corps ramené d'Ermenonville, sous un berceau d'arbustes en fleurs, aux sons aimables du «Devin du village», avait passé la nuit précédente sur le bassin des Tuileries, transformé pour la circonstance en «Ile des Peupliers». Sans être aussi pompeux que celui de Voltaire, son triomphe fut «celui des âmes sensibles», et «l'homme de la nature» fut inhumé suivant les rites qu'il avait lui-même prescrits. Plus tard, Napoléon peupla le Panthéon avec les mânes d'obscurs sénateurs et de quelques artistes, amiraux et généraux. ”
Georges Cain,
Les Pierres de Paris...
(1910)
“ Le second Empire vit la gloire du passage des Panoramas. Non seulement les boutiques y étaient restées fastueuses et achalandées, mais le théâtre des Variétés triomphait avec le merveilleux répertoire de J. Offenbach. C'était l'époque inoubliable où les pianos de la Maison dorée, du café Riche, de Tortoni, de Brébant s'ouvraient tout seuls pour jouer les valses de la Grande-Duchesse, la Lettre de la Périchole, les couplets de Barbe-Bleue. Or ces charmantes pièces étaient chantées par les plus jolies femmes de Paris... ”
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ L'hôtel s'élève entre cour et jardin. Sur la cour on construisit la maison qui s'ouvre rue d'Hauteville ; sur le jardin, l'actuel propriétaire, M. Deberny, un aimable et intelligent travailleur, fit élever les ateliers nécessaires à son industrie : M. Deberny est fondeur en caractères typographiques. Les trois larges baies du salon donnent sur le jardin. Au-dessus des portes peintes, des trophées, des bas-reliefs ; aux murs, de gracieuses décorations ; partout le charme rare des choses anciennes, les glaces semblent avoir retenu le reflet des figures qui s'y mirèrent autrefois... ”
Georges Cain,
Promenades dans Paris...
(1906)
“ A l'angle de la rue de Sèvres et de la rue de la Chaise, derrière le square du Bon Marché, un long mur sombre. recouvert d'un épais rideau de lierre, contraste étrangement avec les maisons neuves de ce quartier modernisé; par-dessus ce mur, des cimes d'arbres, puis des toits recouverts de tuiles verdâtres et surmontés de clochetons découpés en façon de chapeaux chinois. Cette demeure d'allure sévère est la célèbre Abbaye-aux-Bois, et bientôt, hélas! cette vieille maison historique, qui abrita d'illustres amitiés et accueillit toutes les gloires françaises, va disparaître. ”
“ Toute l'histoire de Paris est mêlée à ce vieux et admirable Pont-Neuf, célèbre dans le monde entier, le chef-d'œuvre d'Androuet du Cerceau et de Germain Pilon; le Pont-Neuf, qui fut la principale artère du vieux Paris.C'est donc par la Cité qu'il convient de commencer nos promenades: nous y rencontrerons quelques rares vestiges de la vieille Lutèce; on y retrouva, à maintes reprises, des restes de remparts, derrière le chevet de Notre-Dame et quelques-unes des pierres qui formaient cette antique défense provenaient des arènes construites par les Romains. ”
Georges Cain,
Les Pierres de Paris...
(1910)
“ LA rue de la Tour-des-Dames n'est pas ce qu'il est convenu d'appeler « une rue passante », elle commence rue Blanche à la hauteur de l'église de la Trinité et rejoint — par une pente raide — la rue de La Rochefoucauld. Pas de boutiques, pas d'autobus, peu de voitures ; une rue vieillotte, discrète, silencieuse. Au n° 9, une plaque, apposée sur un mur d'hôtel de belle allure, apprend aux rares promeneurs que l'illustre tragédien Talma y mourut le 19 octobre 1826. ”
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ La Révolution de 1830 et la perte de sa fortune déterminèrent chez Bourrienne un accès de folie, et, le 7 février 1834, il mourait à Caen, dans une maison de santé, « d'une attaque d'apoplexie », assurent les gazettes d'alors (1) . Le 7 avril 1824, Bourrienne avait cédé — pour la somme rondelette de 500,000 francs — son hôtel « avec boiseries, glaces, vases de marbre, statues ornant le jardin ». Qui songerait à Bourrienne aujourd'hui, à ses multiples avatars, à ses mémoires truqués, si la demeure charmante qu'il habita jadis ne le rappelait aux amoureux du passé ? ”
Georges Cain,
Promenades dans Paris...
(1906)
“ Dépassant, rue Saint-Paul, les restes de l'hôtel La Vieuville, poursuivons notre route jusqu'à la rue Charles-V, que les cochers de Paris s'obstinent à nommer la rue Charles-u. Un vaste hôtel étale, au n° 12, son imposante façade, l'hôtel d'Aubray. Cet hôtel fut célèbre, la marquise de Brinvilliers l'habita; c'est là que se déroula cette effroyable série d'assassinats, de débauches et de crimes dont l'énumération — après tant de siècles — paraît presque invraisemblable. ”
“ Chose étonnante, pas un jour, pas une heure, même aux plus terribles époques de la Terreur, les secours religieux ne firent défaut à ceux qui les invoquaient. C'était le temps où l'évêque d'Agde, déguisé en marchand des quatre-saisons, la barbe longue, portant les sacrements sous sa carmagnole, courait Paris, officiant et confessant dans les greniers, dans les soupentes, dans les arrière-boutiques; rue Neuve-des-Capucins, on disait la messe dans une chambre, au-dessus même du logis qu'habitait le terrible conventionnel Babœuf! ”
Georges Cain,
Les Pierres de Paris...
(1910)
“ RÉCEPTION DE LOUIS-PHILIPPE A HÔTEL DE VILLE. Plan en relief. faisant la haie, épée au poing; la paille qui, la veille encore, avait servi à bivouaquer, éparpillée devant la porte ; la boutique du mastroquet du quai Pelletier ébréchée par les boulets ; les vitres des fenêtres brisées par la pluie des balles... tout est d'une rigoureuse exactitude et nous offre le plus précieux des documents sur cette extraordinaire révolution qui, en trois jours, mit à bas le trône de Charles X et remplaça le drapeau blanc fleurdelisé par le drapeau tricolore. ”
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ DANS l'une des salles consacrées au souvenir du siège de Paris, les visiteurs du musée Carnavalet s'arrêtent longuement devant un tableau d'Édouard Detaille, particulièrement tragique : sous un ciel bas et plombé, l'avenue de la Grande-Armée silencieuse et vide ; à droite et à gauche, des arbres brisés par des éclats d'obus, des maisonnettes éventrées ; dans le fond, l'Arc de Triomphe ; au premier plan, l'étroit pont-levis de la porte Maillot ; des palissades, des madriers, des épaulements de terre, une batterie de canons ; par terre, des plaques de neige sur de la boue noire... ”
Georges Cain,
Promenades dans Paris...
(1906)
“ Mieux que personne d'ailleurs, Victorien Sardou peut parler de cette place de la Bastille qu'il connut dans sa prime jeunesse. Vers 1838, tout enfant, il habitait à quelques mètres de là, chez ses parents, rue Saint-Antoine, tout près de la rue Beautreillis où il naquit au n° 16 (1) . — C'étaient, en compagnie de ses petits camarades, d'interminables parties de cerceau, de ballon, de barres autour de l'éléphant et aux abords du canal, et ce fut même à l'occasion d'une de ces courses folles que ce merveilleux Sardou, déjà fureteur et toujours curieux, pénétra chez Beaumarchais!. ”
Georges Cain,
Les Pierres de Paris...
(1910)
“ La lune est très claire... Par-ci par-là, sur les quais, de petites flammes : les feux de bivouac allumés par les soldats qui vont passer la nuit pour nous garder, nous protéger contre l'inondation et nous défendre des malfaiteurs dont les sinistres visages commencent à se montrer dans les ruelles sombres. L'ami qui est près de moi contemple ce morne paysage... Soudain il pousse un cri : « Allons, bon... me voilà bloqué... l'eau qui commençait à peine à mouiller la chaussée devant la rue Bonaparte a tout envahi... comment vais-je pouvoir rentrer chez moi...» ”
“ Ce délicieux «coin de Paris» où se dépensa tant d'esprit, où de si belles dames firent assaut de grâce et d'élégance, où tant de Raffinés dégainèrent, n'est plus qu'un grand jardin solitaire, provincial et triste, fréquenté à peu près uniquement par les élèves des pensions voisines qui y jouent aux barres, au cheval fondu ou au roi détrôné, à l'ombre débonnaire de la statue de Louis XIII, qu'encadrent philosophiquement le kiosque de la loueuse de chaises et le théâtre de Guignol! ”
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ Parmi tant de ruelles étranges juchées sur la montagne Sainte-Geneviève, la rue des Carmes semble la plus typique. Dominée par le Panthéon et encadrant là-bas, dans l'horizon bleu, la flèche fuselée de Notre-Dame, ses deux lignes de masures ventrues recèlent quelques vestiges d'une splendeur, abolie, balcons de fer, frontons écornés, sculptures effritées. Au numéro 15, dans la vaste cour, un porche monumental, épave de l'ancien collège des Lombards ; poussons la porte : devant nous s'érige la chapelle, mutilée sous la Révolution, mais encore de belle allure. ”
Georges Cain,
Promenades dans Paris...
(1906)
“ Qui, se mêlant au bruit de la grêle et des vents, Pour honorer les morts font mourir les vivants. Mais un peu plus loin, sur l'emplacement qu'occupent aujourd'hui le marché aux fleurs et l'Hôtel-Dieu, s'ouvrait un repaire de débauches : le Glatigny, ou Val d'Amour, la rue aux Fèves où Eugène Sue avait placé l'effroyable tapis-franc des Mystères de Paris, la rue de la Licorne qui recélait l'illustre cabaret de la Pomme de pin célébré par Rabelais « parmi les méritoires tavernes hantées par les écoliers de Paris ». ”
Georges Cain,
Les Pierres de Paris...
(1910)
“ Un détachement suisse avait été envoyé des Tuileries au secours de l'Hôtel de Ville ; il entra sur la place de Grève au pas de charge... Une barricade est occupée par le peuple. Les Suisses soutiennent cette attaque avec vigueur: la garde arrive pour les appuyer et déjà les Parisiens pliaient lorsqu'un jeune homme, pour les ranimer, s'avance agitant un drapeau tricolore au bout d'une lance en criant : « Je vais vous apprendre à mourir » ; à dix pas de la garde, il tomba percé de balles. ”
“ Les vacances elles-mêmes ne faisaient pas dans Paris des vides bien sensibles, si ce n'est sur la rive Gauche. De mai à octobre, la majorité de la classe moyenne, petits commerçants, fonctionnaires & rentiers; employés, commis, travailleurs de toute sorte se contentaient, comme les héros de Paul de Kock, de parties de campagne, avec dîners sur l'herbe, dans toute la banlieue parisienne: Vincennes, Montmorency, Saint-Cloud, Romainville, etc. A Paris, les boutiquiers dressaient leur couvert en plein air, dans les cours, les jardins, ou, à défaut, dans la rue. ”
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ Amis lecteurs, croyez-moi, embarquez-vous sur quelque bateau-mouche, remontez la Seine, — il n'est pas plus adorable promenade à Paris — abordez au pont d'Austerlitz d'Austerlitz donnez-vous la joie de flâner deux heures dans le vieux Jardin des Plantes, si injustement délaissé de nos jours. C'est le plus merveilleux bouquet de fleurs que la nature ait pris la peine d'offrir aux ingrates Parisiennes. ”
Georges Cain,
Promenades dans Paris...
(1906)
“ C'est un éblouissement de sculptures, de pignons, de cheminées, de ponts, de rues, de bouquets d'arbres verts; puis les contours s'imprécisent et se confondent à l'horizon où se découpent le Panthéon, les tours de Saint-Sulpice et de Sainte-Clotilde. De l'autre côté brille la Seine, traînée d'argent lumineuse et mouvante, la Seine que sillonnent les remorqueurs, les bateaux-mouches, les barques, et où l'œil plonge jusque dans les grands chalands chargés de pommes ou de pierres meulières que recouvrent des bâches grises, le long du port aux Pommes. ”
Georges Cain,
Les Pierres de Paris...
(1910)
“ Certes, la vision est toujours admirable; mais combien elle semble moins amusante et pittoresque qu'autrefois ! Voilà qui expliquerait la folie aérostatique de nos bons aïeux... C'est peut-être pour contempler Paris sous cet aspect nouveau, que l'original marquis de Bacqueville annonça en 1783, que tel jour, à telle heure, il s'élancerait dans les airs du haut du toit de son hôtel — sis quai Malaquais, à l'angle de la rue des Saints-Pères : — Toute la ville est en émoi; les quais, les berges de la Seine, les maisons voisines, les ponts regorgent de curieux. ”
“ Dans ce grand Paris indifférent, affairé, partagé entre ses plaisirs ou ses affaires, l'épave humaine était apportée [Pg 176] à l'Assistance publique, dans cette triste rue Saint-Julien-le-Pauvre, au nom suggestif. Là, ces vaincus de la vie achevaient leur misérable existence, à l'ombre de la vieille église, contemporaine au moins de Notre-Dame, où Grégoire de Tours dit avoir logé, où Dante a longuement prié, et dont la sombre silhouette semble tout indiquée pour abriter de son ombre les pires misères du pauvre peuple parisien. ”
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ Au bout de la rue Saint- Jacques, contre la barrière, se dressaient les deux bras rouges de la guillotine, au centre d'une place semi circulaire, entourée de vagues masures, de cabarets tapissés de vigne, dé bicoques vermoulues. La clientèle ordinaire des guillotinades — soldats, policiers, amateurs d'émotions fortes, noctambules, filles, escarpes et filous, titis grimpés le long des réverbères — encombrait la place, avide d'assister aux derniers moments de cette brute féroce, Poulman, dont les crimes stupéfièrent Paris. ”
Georges Cain,
Promenades dans Paris...
(1906)
“ L'automne, c'est l'époque des lentes flâneries dans les vieux quartiers, dans les rues où l'herbe pousse, dans les jardins mélancoliques où le pied roule des feuilles mortes, où poussent des asters violets et des buis sauvages aux senteurs fortes ; aussi est-ce en un coin de Paris très ancien que nous conduirons aujourd'hui nos lecteurs, en un quartier mutilé où s'élevèrent jadis les palais des premiers rois de France, et que les siècles ont à ce point amoindri, morcelé, émietté qu'il n'en reste plus guère qu'un vieux nom et d'émouvants souvenirs. ”
“ Là, tout Paris connut les fièvres de la spéculation. Ce fut comme une frénésie! [Pg 248] Pendant des mois on ne vit que ruines et folies. Tous jouaient, la duchesse et le prêtre, le philosophe et le courtisan, le boutiquier et la danseuse, le duc et pair et son laquais, le traitant et son commis. Pour profiter du voisinage du célèbre agioteur, chaque chambre, chaque boutique, chaque cave même, se vit transformée en tripot, et l'on cite le cas d'un savetier qui louait 100 livres par jour, à des joueuses, son échoppe infecte, puant la poix et le vieux cuir. ”
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ Immédiatement derrière la Rotonde — un peu après la rue d'Allemagne — s'ouvre le quai de la Loire, bordant l'important et pittoresque bassin de La Villette, relié au canal Saint-Martin par des écluses et le tunnel passant sous le rond-point, Rien de plus imprévu pour des Parisiens que cette immense nappe d'eau sillonnée de lourds, chalands remorqués par des équipes de haleurs. marchant à pas rythmés. Sous le premier Empire, le bassin de La Villette, qui venait d'être ouvert par les soins de Napoléon, comptait parmi les rendez-vous élus de la fashion. ”
Georges Cain,
Promenades dans Paris...
(1906)
“ « Elle doit être la plus belle de Paris », — on débarrasse les terrains immenses du jardin de l'ex-couvent des Capucines des baraques qui les encombrent (un panorama, un théâtre forain et le cirque Franconi) , de hautes maisons s'élèvent : la voie nouvelle est baptisée « rue Napoléon », ce n'est qu'en 1814 qu'elle s'appellera définitivement rue de la Paix. En même temps, la rue de Castiglione s'ouvre sur l'emplacement des Feuillants et de l'ancien Manège. ”
“ Mes parents ont connu une vieille dame, logée rue Saint-Merri, qui, pendant trente ans, ne passa jamais qu'en tremblant devant la porte du locataire demeurant au-dessous d'elle. Comme on s'étonnait de cette persistante appréhension, elle disait: «Si vous saviez ce qui m'est arrivé!» et elle contait qu'un soir d'émeute,—en 1836,—son mari, absent depuis le matin, faisait le coup de fusil dans les rangs de la garde nationale. Elle, restée seule à la maison, affolée d'angoisse, vit arriver au tournant de la rue un brancard recouvert d'une serpillère que les porteurs déposèrent à sa porte. ”
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ Un candélabre à sept branches se dresse à la place même où pendant vingt ans s'érigea l'échafaud. Seul, un « mastroquet » peint en rouge, « Aux Caveaux », à l'angle de la rue de la Tombe-Issoire, rappelle les tristes souvenirs d'autrefois. Ici descendait le bourreau de Paris la veille des exécutions : vers trois heures du matin, en été, vers six heures en hiver, il commençait à dresser la guillotine : l'exécution se faisait au petit jour. Un jardinet de banlieue verdoie derrière la maisonnette ; une tonnelle s'y arrondit, couverte de viorne et de clématite. ”
“ Voici la rue Servandoni, une sombre et humide ruelle, cachée sous les murs de Saint-Sulpice, où Condorcet trouva pendant la Terreur, chez Mme Vernet, au no 15, un refuge inaccessible. C'est là qu'il termina,—dans quelles horribles conditions,—son Tableau des progrès de l'esprit humain: Sa femme vivait à Auteuil, elle y faisait des portraits au pastel. Nulle industrie ne prospéra davantage sous la Terreur: «Chacun se hâtait de fixer sur la toile une ombre de cette vie si peu sûre», a dit Michelet. ”
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ On y respirait une atmosphère de révolte ; les têtes chaudes y abondaient : Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine ; le boucher Legendre y avait son étal ; Marat logeait tout contre le Théâtre-Français, à l'hôtel de la Fautrière, c'est là qu'il publiait sa feuille de sang : l'Ami du Peuple ou le « Publiciste parisien, journal politique et impartial, » portant cette épigraphe vitam impendere vero, « de l'imprimerie de M. Marat, rue de la Vieille-Comédie, n° 39 ». ”
“ L'hôtel Carnavalet, la «chère Carnavalette» de Madame de Sévigné, est tout proche, et aussi l'ancien hôtel Le Peletier-Saint-Fargeau, aujourd'hui Bibliothèque de la Ville de Paris. C'est un beau et vaste logis, de noble allure, qui renferme des merveilles, livres, cartes, plans, manuscrits. L'histoire écrite de Paris est là, et tous les travailleurs connaissent le joli cabinet aux fines sculptures de l'aimable et savant M. Poëte, conservateur de ces belles collections. ”
Georges Cain,
A travers Paris...
(1909)
“ La duchesse de Praslin, fille du maréchal Sébastiani, avait été assommée à coups de crosse de pistolet, déchiquetée, percée de coups de couteau, et l'assassin, chuchotait-on, était le duc de Praslin lui-même ! — On ajoutait que le crime avait été exécuté avec une telle sauvagerie que M. Allard, successeur de Vidocq à la police de la sûreté, se serait écrié en entrant dans la chambre de la duchesse, transformée en un charnier sanglant : « Vilain ouvrage ! les assassins de profession travaillent mieux... c'est un homme du monde qui a fait le coup ! »... ”
