“ « À la porte, le rustre !... Eh ! vite qu’on le mène « Au Tibre et qu’on l’y jette !... Oh, l’infâme manant !... » Cria le peuple entier hurlant, vociférant. — « Oui-dà ! reprit le rustre, est-ce ainsi qu’on adjuge « La palme aux sots ?... tenez, pauvre peuple romain, « Regardez ; votre mime est-il plus marcassin « Que celui-ci ?... voyons... saluez votre juge ?... » Si contre vous jamais le peuple est prévenu, Poète ! seriez-vous un Homère, un Virgile, Vous vous verrez sifflé, bafoué, méconnu, Et vos vers les plus beaux seront du vrai Bathile. ”
Paul Stevens
Résumé
“Fables”, est une œuvre de Paul Stevens. Des thèmes tels que Mouflard, Les oiseaux ou Un loup plein d'appétit y sont abordés.
Citations de Fables (Paul Stevens)
“ Sur le trou du rustique où croissait en paix l’herbe. Voilà le campagnard qui, pour fêter ce jour, Fait l’empressé, va, vient, et trotte, et saute, et court, Portant en un mot sur la nappe, Morceau par morceau, brin par brin, Tout son garde-manger ; du vieux lard, du raisin Et des noix pour dessert, en épiant sous cape Si, sur le front hautain de son fier compagnon, Un geste d’admiration Ne le remercîra du luxe qu’il étale. ”
“ Il faisait nuit. C’était l’heure où chacun repose : Les oiseaux dans leurs nids, les hommes sous leurs toits. Le coq, suivant son habitude, Sur un arbre dormait perché. Dans cet arbre creusé par la décrépitude Le chien s’était aussi couché. ”
“ Crier bien haut, porter le chapeau sur l’oreille Et montrer une morgue à nulle autre pareille ; Croyez moi, l’on ne vous craint pas. Je vous compare à ces torrents dont l’onde Bouillonne avec fracas, roule, mugit et gronde, Eh bien ! ces torrents là se traversent sans pont !... Le brave est le cours d’eau dont toute la surface Claire ainsi qu’une glace Semble dormir en paix. Mais sous son flot profond, Se cache un effroyable abîme, Et celui qui l’affronte est toujours sa victime. ”
“ LA FOURMI ET LA CHRYSALIDE. En été la fourmi n’est jamais paresseuse, On la voit affairée et trottant, et courant Matin et soir en butinant. Elle prévoit de loin la saison rigoureuse Et pour vivre l’hiver amasse brin à brin De quoi remplir son magasin. C’est dommage vraiment que la fourmi soit fière : Et pèche quelque fois par la présomption. ”
“ Lorsqu’un cerf aux abois, — saignant de ses blessures Et couvert de morsures, — Vint à passer près d’eux, haletant, pantelant, Poursuivi par les chiens et la troupe bruyante Des chasseurs essoufflés l’un l’autre s’excitant À frapper le premier leur victime innocente. ”
“ Se dressent l’Ignorance à l’aspect indomptable, Le Fanatisme au bras sanglant Et la troupe des maux qui va l’accompagnant ; Le char marche toujours en sa route assurée, Rien ne peut l’arrêter ; tout cède devant lui. ”
“ Tu n’es rien que la goutte en sortant du néant, Le ruisselet te représente enfant ; Le fleuve, c’est bien toi : toi, dont l’âme inquiète Roule mille projets, fruits de la vanité, Jusqu’à ce que la Mort t’arrête Aux portes de l’éternité !... ”
“ « Va chez Pluton servir de chantre et de portier, « Tu ne sers qu’à troubler notre noble métier !... » Ce coq eut mieux fait de se taire. Car a-t-on vu jamais le méchant généreux ?... À quoi bon lui parler de vertu, d’innocence... Il s’en moque. Le mal est sa seule science, Le reste est un crime à ses yeux. ”
“ Et qu’un noble ignorant écrasait le génie Du pauvre, eût-il été le roi de l’Harmonie. Aujourd’hui nous n’avons plus qu’une royauté Qui sans doute vaut bien tous les fleurons du monde, C’est la royauté du talent. ”
“ Qui le front vers le ciel et la tête en arrière, S’intitulent rivaux du Dieu de la lumière. Mais voyez, s’il vous plait, ces géants sous l’équerre, Vous les trouverez si petits Qu’ils vous sembleront même indignes de mépris. ”
“ Trois ou quatre chiens même en furent les victimes. Une carcasse de cheval Qui gisait sur leur route alluma la discorde. Adieu, beaux serments de concorde ! Dogues, roquets, mâtins, en un combat fatal, Se disputent les os pourris de l’animal. Tandis que la canaille à grands cris se déchire, Des loups errants, par le bruit attirés, Accourent sur les lieux. Il va, je crois, sans dire Qu’ils croquèrent ensemble et carcasse et blessés. De tous les maux connus la discorde est le pire. ”
“ « Que lorsqu’un lièvre court, la brise est moins légère ; « Je vais comme le vent. » — « Tout beau ! jeune zéphir, un peu moins de jactance « Je ne radote aucunement. « Le plus lent de nous deux n’est pas celui qu’on pense. « Voyons, tenez-vous le pari ?... » Le lièvre en souriant lui répond par un oui. ”
“ Pauvres gens que poursuit l’ardente soif du gain, Et qui, riches déjà, pour l’être davantage Laissez le sûr pour l’incertain ; Méditez cet antique adage Et surtout pratiquez-le bien : Lorsqu’on veut trop gagner, bien souvent l’on n’a rien. ”
“ Et si la fraîcheur s’envole Les écus ne volent pas. Je t’aime. Es-tu libre encore De disposer de ton cœur ? Eh quoi ? ton front se colore D’une pudique rougeur ; Crois-tu qu’une châtelaine Ne peut aimer un vilain ? ”
“ La haine les anime, Aucune ne veut reculer ; Toutes deux roulent dans l’abîme. Nous voyons semblable accident Dans le chemin de la Fortune Se répéter assez souvent. On s’en occupe peu. La chose est si commune. ”
“ « Jamais, foi de renard, je n’en vis de pareilles. » Mais il a beau sauter, il ne peut parvenir Jusqu’au sommet de la muraille. Il va, vient, puis revient, tourne et tourne cent fois Autour du mur. Enfin se voyant aux abois : « Fi ! ces raisins sont verts et bons pour la canaille, « Dit-il tout haut. Partons, je perds ici mon temps. » Il est dans l’univers beaucoup de telles gens. ”
“ De trois fois mille vers aussi sots qu’impudents. Ce pauvre fou tout bourré d’ignorance, Dans ses vers plats surchargés de jactance Tantôt se comparait au chantre d’Ilion, Tantôt à quelque autre génie ”
“ Le nom de son Sauveur qu’il avait diffamé !!... Hélas ! que nous voyons dans le siècle où nous sommes De mortels égarés maudissant le Saint lieu ! Ils peuvent échapper aux vengeances des hommes, Mais ils ne fuiront pas la justice de Dieu ! ”
“ « Qui vaut assurément la peine « D’être transmise à la postérité, « Comme exemple éternel de ce que peut la haine « D’une servitude inhumaine « Inspirer de célérité « À de pauvres reclus voulant leur liberté. » Notre héros parlait encore Quand tout-à-coup un hurlement sonore Arrête son discours et le glace de peur. Le coq, presque mort de frayeur, Se blottit dans un arbre, et le malheureux chien Reste au pied, maudissant la Fortune cruelle. Un loup survient, puis deux, puis trois, et la séquelle Malgré ses cris plaintifs l’étrangle bel et bien. ”
“ Enfin ce rat déchu trotta toute la ville, Partout il fut humilié, Moqué, sifflé, vilipendé. Ainsi va notre pauvre monde. Dans la prospérité si vous n’êtes prudent, Il vous pleut des amis tant que dure l’argent. L’écornifleur, chez nous, n’est pas rare ; il abonde. ”
“ Pauvres gens qui courez vers de lointains climats Sur les ailes de l’espérance, Croyez-vous que votre indigence Va s’y changer soudain en heureuse abondance Quand vous ne savez même où diriger vos pas ?... ”
“ Mais comment rire, Écho ! lorsqu’on est aux abois ?... Bois...... Buvons, se dit notre homme et le voilà tout autre. Gaîment, d’un pas léger, il retourne au logis, Et du matin au soir il observe l’avis De l’écho. Dans la boue on le voit qui se vautre Ivre-mort, chaque jour. Mais bientôt il perdit Tout : jusqu’à son dernier habit. ”
“ « Il est plus blanc chez nous que le cristal limpide « De l’onde où vous mirez chaque jour vos attraits. « L’océan à vos pieds qui bouillonne liquide, « L’hiver, en Sibérie, est une mer solide... « On s’y promène à pied... » ”
“ « On n’en dîne que mieux lorsqu’on est de retour. « Ainsi parlait Mouflard, mâtin d’humeur hargneuse, « Au petit épagneul que j’ai nommé Médor. « Tu parais hésiter ?... Voyons, viens-tu ?... » — « D’accord, « Lui répond l’épagneul d’une voix doucereuse. « Mais où veux-tu flâner, Mouflard, mon bon ami ?... » — « Au village voisin, c’est à deux pas d’ici, « J’y connais plusieurs camarades. » Voilà nos chiens partis. Ils font mille gambades, On croirait, à les voir, qu’ils ont perdu l’esprit. ”
“ Elles valent autant que leurs feintes caresses. Leur bouche ment, leur cœur est faux. Quiconque est assez téméraire Pour suivre leur voix mensongère Est bientôt accablé de maux, Et se répent, dans sa misère, D’avoir étourdiment écouté leurs propos. ”
“ Lorsqu’un matou s’en vint flairer au trébuchet. Il aperçoit la prisonnière Et la couvant des yeux lui dit d’un air doucet, À travers le grillage : « Eh ! ma jeune commère, « Que faisons-nous seulette en ces lieux ? pauvre enfant ! « Je ressens, à vous voir, un remords bien sincère « D’être votre ennemi. Cessons, dès ce moment, « Tout désaccord. Tenez, ma chère, « Voulons-nous vivre désormais « En paix ?... « Je vous chérirai plus qu’un frère. « Nous oublîrons tous deux notre haine première « Pour nous aimer ? Eh bien ? » ”
“ « Si tu veux, beau sauteur, que ta fable soit crue, « Lui dit un vieillard en riant, « Il faut le prouver à l’instant. « Tiens... monte sur ce toit et saute dans la rue. « Nous te croirons alors plus léger qu’un oiseau. « Eh bien ! pourquoi rester planté comme un poteau ?... » Voilà mon fanfaron au pied de la muraille, Il ne sait que répondre, il a l’air hébété,... Chacun alors de rire ; on le siffle, on le raille, Même par les enfants il est moqué, hué. ”
“ LE LOUP, L’ÂNE ET L’ÂNON. Un âne, chargé d’ans, se mourait en son trou. Aussitôt qu’il apprend la chose, Accourt au trot messire loup, S’imaginant faire un bon coup. Mais il trouve la porte close. ”
“ « Qu’es-tu, sinon un sot gonflé de vanité ?... « Chante donc, si tu peux, mon impudent Zoïle, « Tu ne sais pas même siffler !... » Défunt Boileau l’a dit, je puis le répéter : La critique est aisée et l’œuvre est difficile. ”
“ L’homme peut entasser longtemps crimes sur crimes Et se croire impuni ; Mais il arrive un jour où le sang des victimes Retourne contre lui. Dieu veille ! et sa justice Lente, mais toujours sûre, atteint le meurtrier Sur la pourpre ou la paille, et va le châtier Quand il y croit le moins, quoiqu’il fasse ou qu’il dise. ”
“ « Je serai le pilote et vous les matelots... » — « Hourrah ! s’écrie en chœur la foule impatiente Des nombreux auditeurs tant singes que guenons : « Vive notre vieux chef ! Hourrah ! Hourrah ! partons !... » Ainsi dit, ainsi fait. ”
“ Pouvoir joindre l’esprit même à des monceaux d’or. Bien fol est qui se fie aux perfides promesses De l’aveugle et changeant Plutus ! N’a-t-on pas vu souvent — vérité singulière — Un homme s’endormir Crésus, Et se réveiller Bélisaire ?... Par mon récit, je vais montrer Que la Fortune est inconstante, Et que l’homme d’esprit toujours peut la braver. ”
“ LE PÊCHEUR ET LE GOUGEON. Un vieux pêcheur dans son filet Avait pris un gougeon. — « Oh ! laissez-moi la vie, « Bon, excellent ami, dit-il, je vous en prie « Voyez si je suis maigrelet. « Tout mon corps fait à peine une mince bouchée, « Attendez l’an prochain, alors j’aurai grandi, « Par pitié, lâchez-moi !... » ”
“ Les ayant égayés par ses pointes d’esprit, En plein théâtre prétendit Qu’il lui serait chose facile De leur montrer le lendemain Un tour fameux, superbe, inouï, surhumain. La nouvelle bientôt s’écoule En allant crescendo. Rome entière ira voir Le cirque. Il s’ouvre, on crie, on se presse, on se foule ”
“ Prenez-vous le coursier pour un sot sans cervelle ? Que Vous surpassez, j’en conviens, les chevaux. Voilà tout. Beau sujet vraiment de gloriole ! Mais lorsque vous voudrez devancer les oiseaux, Le tonnerre et les vents, venez à mon école. ”
“ Bref, le mal empirait ; — Et le sultan cruel, par esprit de vengeance, Envoyait tour à tour ses docteurs au gibet ; — Quand un derviche à barbe grise Vint tirer chacun d’embarras : « Roi tout puissant ! dit-il, je connais votre cas, « Il faut, pour vous guérir, endosser la chemise « D’un homme heureux, vos maux seront finis « Aussitôt que vous l’aurez mise. » ”
“ Quand soudain une voix papelarde et sonore En sursaut réveilla le chantre de l’aurore : « Venez, disait la voix, venez frère en mes bras « Recevoir ici l’assurance « De notre bonne intelligence : « Je suis un vieil ami, venez, n’hésitez pas. » — « Frère ! lui répondit, en secouant la tête « Le Coq qui savait son métier, « De vous baiser aussi, je me fais une fête « Mais je ne puis venir, car je suis prisonnier. « Je vais donc, s’il vous plaît, avertir le portier. » Le renard à ces mots ne se sent plus de joie ”
“ « Je ne veux vivre que pour toi ?... » — « Et moi « Lui répondit la rose en soupirant de même « Gracieux papillon ! je t’aime, oh oui, je t’aime ! « Et pour toi, pour toi seul sera tout mon amour... » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais le bonheur fatigue. Un matin le volage Délaisse son amante et va faire le page Gaîment de fleur en fleur jusqu’au déclin du jour. ”
“ La nation rateuse et la gent son amie. Or, il prit un matin une chauve-souris : « Je t’épargnerais rat, mais oiseau je te croque, » Grommela le ruse matou. Tout en faisant ce soliloque Le traître lui tordit le cou. ”
“ « Car aujourd’hui, manants, vous blâmez la nature !... » À quoi bon raisonner avec de sottes gens Qui ne veulent voir ni comprendre. Lorsqu’on ne peut s’en faire entendre, Il vaut bien mieux pour soi garder ses arguments. ”
“ S’adressant au renard, dit : « Votre Seigneurie Voudrait-elle entrer dans ces lieux ? J’ai dans ma cave du rhum vieux « Comme elle n’en a bu peut-être de sa vie ?... « Entrez,... S’il n’est pas bon vous ne paîrez un sou. » Bref. Voilà nos amis goûtant, d’un air capable, Le bon rhum vieux. Un coup amène un autre coup, Tant et si bien qu’enfin ils tombent sous la table. ”
“ « Si ce n’est eux, c’est quelqu’un « De ta race médisante. « Frère ou cousin, c’est tout un. « L’insulte est par trop criante : « Je me venge cette fois. » Le loup saisit sa victime Qu’il emporte au fond du bois. Partout le fort prend la dîme. ”
“ « S’écria le lion ; serait-ce par hasard « Quelque ennemi perfide ? Un loup, un léopard !... « Allons voir, je saurai le réduire au silence. » Comme il disait ces mots, voilà que tout à coup Dame grenouille à large panse Saute en coassant de son trou. ”
“ « Ne ferions-nous pas bien, mon vieux, « D’y goûter avant notre maître ?... « On ne le saura pas. Voyons... « La fortune, en tous temps, favorisa l’audace. « D’ailleurs ne sommes-nous pas seuls en cette place ?... » ”
Termes fréquents
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