“ On nous parle d’un Bacchus qui partit, dit-on, d’Égypte, ou d’une contrée de l’Asie occidentale, pour conquérir l’Inde. Ce Bacchus, quel qu’il soit, savait donc qu’il y avait au bout de notre continent une nation qui valait mieux que la sienne. Le besoin fit les premiers brigands, ils n’envahirent l’Inde que parce qu’elle était riche ; et sûrement le peuple riche est rassemblé, civilisé, policé, longtemps avant le peuple voleur. Ce qui me frappe le plus dans l’Inde, c’est cette ancienne opinion de la transmigration des âmes, qui s’étendit avec le temps jusqu’à la Chine et dans l’Europe. ”
Résumé
Voltaire, dans Introduction, examine les origines des croyances humaines et les comparaisons entre les cultures antiques, de l’Égypte aux Chaldéens, en passant par la Grèce et la Chine. L’œuvre interroge les mythes, les superstitions et la transmission des idées religieuses, soulignant la raison comme force universelle.
À travers des réflexions sur la transmigration des âmes, les fables et les figures divines, Voltaire critique les dogmes, mettant en avant la supériorité des Grecs dans la libre diffusion de la pensée. Ce texte, riche en citations, insiste sur l’émergence de la philosophie et l’importance des langues anciennes, tout en dénonçant les idolâtries et les impostures religieuses.
Citations de Introduction (Voltaire)
“ Consultez l’ancien tudesque et tous les idiomes du Nord, vous verrez à peine une chose nécessaire et commune exprimée par plus d’une articulation. Tout est monosyllabes : zon, le soleil ; moun, la lune ; zé, la mer ; flus, le fleuve ; man, l’homme ; kof, la tête ; boum, un arbre ; drink, boire ; march, marcher ; shlaf, dormir, etc. C’est avec cette brièveté qu’on s’exprimait dans les forêts des Gaules et de la Germanie, et dans tout le septentrion. Les Grecs et les Romains n’eurent des mots plus composés que longtemps après s’être réunis en corps de peuple. ”
“ Ce Bacchus, ou Back, ou Backos, ou Dionysios, fils de Dieu, a-t-il été un personnage véritable ? Tant de nations en parlent, ainsi que d’Hercule, on a célébré tant d’Hercules et tant de Bacchus différents, qu’on peut supposer qu’en effet il y a eu un Bacchus, ainsi qu’un Hercule. Ce qui est indubitable, c’est que dans l’Égypte, dans l’Asie, et dans la Grèce, Bacchus ainsi qu’Hercule étaient reconnus pour demi-dieux ; qu’on célébrait leurs fêtes ; qu’on leur attribuait des miracles ; qu’il y avait des mystères institués au nom de Bacchus, avant qu’on connût les livres juifs. ”
“ C’est un terme de reproche, un mot injurieux : jamais aucun peuple n’a pris la qualité d’idolâtre : jamais aucun gouvernement n’ordonna qu’on adorât une image, comme le dieu suprême de la nature. Les anciens Chaldéens, les anciens Arabes, les anciens Perses, n’eurent longtemps ni images ni temples. Comment ceux qui vénéraient, dans le soleil, les astres et le feu, les emblèmes de la Divinité, peuvent-ils être appelés idolâtres ? Ils révéraient ce qu’ils voyaient : mais certainement révérer le soleil et les astres, ce n’est pas adorer une figure taillée par un ouvrier ”
“ Il paraît que chez les Égyptiens, chez les Persans, chez les Chaldéens, chez les Indiens, il n’y avait qu’une secte de philosophie. Les prêtres de toutes ces nations étant tous d’une race particulière, ce qu’on appelait la sagesse n’appartenait qu’à cette race. Leur langue sacrée, inconnue au peuple, ne laissait le dépôt de la science qu’entre leurs mains. Mais dans la Grèce, plus libre et plus heureuse, l’accès de la raison fut ouvert à tout le monde ; chacun donna l’essor à ses idées, et c’est ce qui rendit les Grecs le peuple le plus ingénieux de la terre. ”
“ Les Indiens, les Chaldéens, les Persans, imaginaient que Dieu avait formé le monde en six temps. L’auteur de la Genèse, pour ne pas effaroucher la faiblesse des Juifs, représente Dieu formant le monde en six jours, quoique un mot et un instant suffisent à sa toute-puissance. Un jardin, des ombrages, étaient un très-grand bonheur dans des pays secs et brûlés du soleil ; le divin auteur place le premier homme dans un jardin. On n’avait point l’idée d’un être purement immatériel : Dieu est toujours représenté comme un homme ; il se promène à midi dans le jardin, il parle, et on lui parle. ”
“ Les Juifs, dites-vous, ne haïssaient que l’idolâtrie, et non les idolâtres : plaisante distinction ! « Un jour un tigre rassasié de carnage rencontra des brebis qui prirent la fuite ; il courut après elles, et leur dit : Mes enfants, vous vous imaginez que je ne vous aime point ; vous avez tort : c’est votre bêlement que je hais ; mais j’ai du goût pour vos personnes, et je vous chéris au point que je ne veux faire qu’une chair avec vous : je m’unis à vous par la chair et le sang ; je bois l’un, je mange l’autre pour vous incorporer à moi. Jugez si on peut aimer plus intimement. » ”
“ Aimer la patrie, c’était tuer et dépouiller les autres hommes ; mais dans le sein de la république il y eut de très-grandes vertus. Les Romains, policés avec le temps, policèrent tous les barbares vaincus, et devinrent enfin les législateurs de l’Occident. Les Grecs paraissent, dans les premiers temps de leurs républiques, une nation supérieure en tout aux Romains. Ceux-ci ne sortent des repaires de leurs sept montagnes avec des poignées de foin, manipuli, qui leur servent de drapeaux, que pour piller des villages voisins ; ceux-là, au contraire, ne sont occupés qu’à défendre leur liberté. ”
“ D’autres peuples commencèrent leur histoire par l’origine du monde : le Zend des Perses, le Shasta et le Veidam des Indiens, Sanchoniathon, Manéthon, enfin jusqu’à Hésiode, tous remontent à l’origine des choses, à la formation de l’univers. Les Chinois n’ont point eu cette folie ; leur histoire n’est que celle des temps historiques. C’est ici qu’il faut surtout appliquer notre grand principe qu’une nation dont les premières chroniques attestent l’existence d’un vaste empire, puissant et sage, doit avoir été rassemblée en corps de peuple pendant des siècles antérieurs. ”
“ Dieu nous a donné un principe de raison universelle, comme il a donné des plumes aux oiseaux et la fourrure aux ours ; et ce principe est si constant qu’il subsiste malgré toutes les passions qui le combattent, malgré les tyrans qui veulent le noyer dans le sang, malgré les imposteurs qui veulent l’anéantir dans la superstition. C’est ce qui fait que le peuple le plus grossier juge toujours très-bien, à la longue, des lois qui le gouvernent, parce qu’il sent si ces lois sont conformes ou opposées aux principes de commisération et de justice qui sont dans son cœur. ”
“ Nous croyons sans difficulté aux vrais miracles opérés dans notre sainte religion, et chez les Juifs, dont la religion prépara la nôtre. Nous ne parlons ici que des autres nations, et nous ne raisonnons que suivant les règles du bon sens, toujours soumises à la révélation. Quiconque n’est pas illuminé par la foi ne peut regarder un miracle que comme une contravention aux lois éternelles de la nature. Il ne lui paraît pas possible que Dieu dérange son propre ouvrage ; il sait que tout est lié dans l’univers par des chaînes que rien ne peut rompre. ”
“ Un homme qui avait fait de grandes choses, qui avait rendu des services au genre humain, ne pouvait être, à la vérité, regardé comme un dieu par ceux qui l’avaient vu trembler de la fièvre, et aller à la garde-robe ; mais les enthousiastes se persuadèrent qu’ayant des qualités éminentes, il les tenait d’un dieu ; qu’il était fils d’un dieu : ainsi les dieux firent des enfants dans tout le monde ; car, sans compter les rêveries de tant de peuples qui précédèrent les Grecs, Bacchus, Persée, Hercule, Castor, Pollux, furent fils de dieu ”
“ Les apparitions des anges aux patriarches, le passage de la mer Rouge, les dix plaies d’Égypte ; l’inconcevable multiplication du peuple juif en si peu de temps, et dans un aussi petit terrain ; le soleil et la lune s’arrêtant en plein midi, pour donner le temps à ce peuple brigand de massacrer quelques paysans déjà exterminés par une pluie de pierres : tous les prodiges qui signalèrent cette nation ignorée furent traités avec ce mépris qu’un peuple vainqueur de tant de nations, un peuple-roi, mais à qui Dieu s’était caché, avait naturellement pour un petit peuple barbare réduit en esclavage. ”
“ Le maître de la nature donne seul la force au bras qu’il daigne choisir. Tout est surnaturel dans Moïse. Plus d’un savant l’a regardé comme un politique très-habile : d’autres ne voient en lui qu’un roseau faible dont la main divine daigne se servir pour faire le destin des empires. Qu’est-ce en effet qu’un vieillard de quatre-vingts ans pour entreprendre de conduire par lui-même tout un peuple, sur lequel il n’a aucun droit ? Son bras ne peut combattre, et sa langue ne peut articuler. ”
“ Il se trouva, au fond, que tant de peuples, sans le savoir, étaient d’accord sur la croyance de deux principes, et que l’univers alors connu était en quelque sorte manichéen. Tous les peuples durent admettre les expiations ; car où était l’homme qui n’eût pas commis de grandes fautes contre la société ? et où était l’homme à qui l’instinct de sa raison ne fît pas sentir des remords ? L’eau lavait les souillures du corps et des vêtements, le feu purifiait les métaux ; il fallait bien que l’eau et le feu purifiassent les âmes. Aussi n’y eut-il aucun temple sans eaux et sans feux salutaires. ”
“ Les Juifs n’eurent pas même une autre idée de Dieu. Il parle le langage humain avec Adam et Ève ; il parle même au serpent ; il se promène dans le jardin d’Éden à l’heure de midi ; il daigne converser avec Abraham, avec les patriarches, avec Moïse. Plus d’un commentateur a cru même que ces mots de la Genèse : Faisons l’homme à notre image, pouvaient être entendus à la lettre ; que le plus parfait des êtres de la terre était une faible ressemblance de la forme de son créateur, et que cette idée devait engager l’homme à ne jamais dégénérer. ”
“ Nous disons quelquefois, et bien mal à propos, la religion de Confucius ; il n’en avait point d’autre que celle de tous les empereurs et de tous les tribunaux, point d’autre que celle des premiers sages. Il ne recommande que la vertu ; il ne prêche aucun mystère. Il dit dans son premier livre que pour apprendre à gouverner il faut passer tous ses jours à se corriger. Dans le second, il prouve que Dieu a gravé lui-même la vertu dans le cœur de l’homme ; il dit que l’homme n’est point né méchant, et qu’il le devient par sa faute. ”
“ Il est bien probable que des nations puissantes, telles que les Indiens, les Égyptiens, les Chaldéens, les Syriens, qui avaient de grandes villes, avaient aussi des annales. Les peuples errants doivent être les derniers qui aient écrit, parce qu’ils ont moins de moyens que les autres d’avoir des archives et de les conserver ; parce qu’ils ont peu de besoins, peu de lois, peu d’événements ; qu’ils ne sont occupés que d’une subsistance précaire, et qu’une tradition orale leur suffit. Une bourgade n’eut jamais d’histoire, un peuple errant encore moins, une simple ville très-rarement. ”
“ Dieu étant reconnu pour le père commun de tous les hommes, aucun peuple ne fait ces imprécations contre ses voisins. Nous avons été aussi cruels quelquefois que les Juifs ; mais en chantant leurs psaumes, nous n’en détournons pas le sens contre les peuples qui nous font la guerre. C’est un des grands avantages que la loi de grâce a sur la loi de rigueur : et plût à Dieu que, sous une loi sainte, et avec des prières divines, nous n’eussions pas répandu le sang de nos frères et ravagé la terre au nom d’un Dieu de miséricorde ! ”
“ En un mot, l’ancienne religion de l’Inde, et celle des lettrés à la Chine, sont les seules dans lesquelles les hommes n’aient point été barbares. Comment put-il arriver qu’ensuite ces mêmes hommes, qui se faisaient un crime d’égorger un animal, permissent que les femmes se brûlassent sur le corps de leurs maris, dans la vaine espérance de renaître dans des corps plus beaux et plus heureux ? c’est que le fanatisme et les contradictions sont l’apanage de la nature humaine. Il faut surtout considérer que l’abstinence de la chair des animaux est une suite de la nature du climat. ”
“ La vanité y avait part sans doute ; c’était, chez les anciens rois d’Égypte, à qui élèverait la plus belle pyramide à son père ou à lui-même ; la servitude procura la main-d’œuvre. Et quant à la superstition, on sait que ces pyramides étaient des tombeaux ; on sait que les chochamatim ou choen d’Égypte, c’est-à-dire les prêtres, avaient persuadé la nation que l’âme rentrerait dans son corps au bout de mille années. On voulait que le corps fût mille ans entiers à l’abri de toute corruption : c’est pourquoi on l’embaumait avec un soin si scrupuleux ”
“ Tout citoyen doit être persuadé de l’existence de la Divinité. Il suffit d’observer l’ordre et l’harmonie de l’univers, pour être convaincu que le hasard ne peut l’avoir formé. On doit maîtriser son âme, la purifier, en écarter tout mal ; persuadé que Dieu ne peut être bien servi par les pervers, et qu’il ne ressemble point aux misérables mortels qui se laissent toucher par de magnifiques cérémonies, et par de somptueuses offrandes. ”
“ Je suppose que les Égyptiens aient adoré réellement le chien Anubis et le bœuf Apis ; qu’ils aient été assez fous pour ne les pas regarder comme des animaux consacrés à la Divinité, et comme un emblème du bien que leur Isheth, leur Isis, faisait aux hommes ; pour croire même qu’un rayon céleste animait ce bœuf et ce chien consacrés ; il est clair que ce n’était pas adorer une statue : une bête n’est pas une idole. Il est indubitable que les hommes eurent des objets de culte avant que d’avoir des sculpteurs, et il est clair que ces hommes si anciens ne pouvaient point être appelés idolâtres. ”
“ Mais nous sommes plus sûrs de l’ancienne grandeur des Romains et des Grecs que de celle de Sésostris. Je ne nie pas que celui qu’on appelle Sésostris n’ait pu avoir une guerre heureuse contre quelques Éthiopiens, quelques Arabes, quelques peuples de la Phénicie. Alors, dans le langage des exagérateurs, il aura conquis toute la terre. Il n’y a point de nation subjuguée qui ne prétende en avoir autrefois subjugué d’autres : la vaine gloire d’une ancienne supériorité console de l’humiliation présente. ”
“ La source de tous les rites est venue peut-être des Persans et des Chaldéens, jusqu’aux extrémités de la terre. Je n’examine point ici pourquoi et comment les Babyloniens eurent des dieux secondaires en reconnaissant un dieu souverain. Ce système, ou plutôt ce chaos, fut celui de toutes les nations. Excepté dans les tribunaux de la Chine, on trouve presque partout l’extrême folie jointe à un peu de sagesse dans les lois, dans les cultes, dans les usages. L’instinct, plus que la raison, conduit le genre humain. On adore en tous lieux la Divinité, et on la déshonore. ”
“ Les inondations du Nil durent, pendant des siècles, écarter tous les colons d’une terre submergée quatre mois de l’année ; ces eaux croupissantes, s’accumulant continuellement, durent longtemps faire un marais de toute l’Égypte. Il n’en est pas ainsi des bords de l’Euphrate, du Tigre, de l’Inde, du Gange, et d’autres rivières qui se débordent aussi presque chaque année, en été, à la fonte des neiges. Leurs débordements ne sont pas si grands, et les vastes plaines qui les environnent donnent aux cultivateurs toute la liberté de profiter de la fertilité de la terre. ”
“ Dieu nous préserve de ressembler à ces hypocrites pervers qui saisissent tous les prétextes d’accuser tous les grands hommes d’irréligion, comme on les accusait autrefois de magie ! Nous croirions non-seulement agir contre la probité, mais insulter cruellement la religion chrétienne, si nous étions assez abandonné pour vouloir persuader au public que les plus savants hommes et les plus grands génies de la terre ne sont pas de vrais chrétiens. ”
“ Et ce qui démontre qu’ils ne doivent point cette différence à leur climat, c’est que des Nègres et des Négresses, transportés dans les pays les plus froids, y produisent toujours des animaux de leur espèce, et que les mulâtres ne sont qu’une race bâtarde d’un noir et d’une blanche, ou d’un blanc et d’une noire. Les Albinos sont, à la vérité, une nation très-petite et très-rare : ils habitent au milieu de l’Afrique ; leur faiblesse ne leur permet guère de s’écarter des cavernes où ils demeurent, cependant les Nègres en attrapent quelquefois, et nous les achetons d’eux par curiosité. ”
“ Jamais les Égyptiens, dans les temps connus, ne furent redoutables ; jamais ennemi n’entra chez eux qu’il ne les subjuguât. Les Scythes commencèrent. Après les Scythes vint Nabuchodonosor, qui conquit l’Égypte sans résistance ; Cyrus n’eut qu’à y envoyer un de ses lieutenants : révoltée sous Cambyse, il ne fallut qu’une campagne pour la soumettre ; et ce Cambyse eut tant de mépris pour les Égyptiens qu’il tua leur dieu Apis en leur présence. Ochus réduisit l’Égypte en province de son royaume. Alexandre, César, Auguste, le calife Omar, conquirent l’Égypte avec une égale facilité. ”
“ Les rites établis divisent aujourd’hui le genre humain, et la morale le réunit. La superstition n’empêcha jamais les brachmanes de reconnaître un dieu unique. Strabon, dans son quinzième livre, dit qu’ils adorent un dieu suprême ; qu’ils gardent le silence plusieurs années avant d’oser parler ; qu’ils sont sobres, chastes, tempérants ; qu’ils vivent dans la justice, et qu’ils meurent sans regret. C’est le témoignage que leur rendent saint Clément d’Alexandrie, Apulée, Porphyre, Pallade, saint Ambroise. ”
“ Ne craignons point de trop poser sur cette vérité historique, que la raison humaine commencée adora quelque puissance, quelque être qu’on croyait au-dessus du pouvoir ordinaire, soit le soleil, soit la lune ou les étoiles ; que la raison humaine cultivée adora, malgré toutes ses erreurs, un Dieu suprême, maître des éléments et des autres dieux ; et que toutes les nations policées, depuis l’Inde jusqu’au fond de l’Europe, crurent en général une vie à venir, quoique plusieurs sectes de philosophes eussent une opinion contraire. ”
“ Cette nation n’était composée que d’une seule famille, qui, en deux cent cinq années, produisit un peuple d’environ trois millions de personnes ; car, pour fournir six cent mille combattants que la Genèse compte au sortir de l’Égypte, il faut des femmes, des filles et des vieillards. Cette multiplication, contre l’ordre de la nature, est un des miracles que Dieu daigna faire en faveur des Juifs. C’est en vain qu’une foule de savants hommes s’étonne que le roi d’Égypte ait ordonné à deux sages-femmes de faire périr tous les enfants mâles des Hébreux ”
“ Si nous lisions l’histoire des Juifs écrite par un auteur d’une autre nation, nous aurions peine à croire qu’il y ait eu en effet un peuple fugitif d’Égypte qui soit venu par ordre exprès de Dieu immoler sept ou huit petites nations qu’il ne connaissait pas, égorger sans miséricorde toutes les femmes, les vieillards, et les enfants à la mamelle, et ne réserver que les petites filles ; que ce peuple saint ait été puni de son dieu, quand il avait été assez criminel pour épargner un seul homme dévoué à l’anathème. ”
“ Il est donc indubitable que les Juifs ne reconnurent point de diables jusque vers le temps de leur captivité à Babylone. Ils puisèrent cette doctrine chez les Perses, qui la tenaient de Zoroastre. Il n’y a que l’ignorance, le fanatisme, et la mauvaise foi, qui puissent nier tous ces faits, et il faut ajouter que la religion ne doit pas s’effrayer des conséquences. Dieu a certainement permis que la croyance aux bons et aux mauvais génies, à l’immortalité de l’âme, aux récompenses et aux peines éternelles, ait été établie chez vingt nations de l’antiquité avant de parvenir au peuple juif. ”
“ Ces peuples n’ont nulle idée d’un dieu unique, ayant tout fait, présent en tous lieux, existant par lui-même dans l’éternité. On ne doit pas pourtant les nommer athées dans le sens ordinaire, car ils ne nient point l’Être suprême ; ils ne le connaissent pas ; ils n’en ont nulle idée. Les Cafres prennent pour protecteur un insecte, les Nègres un serpent. Chez les Américains, les uns adorent la lune, les autres un arbre ; plusieurs n’ont absolument aucun culte. ”
“ Quand on est sûr que son âme est bien montée, alors le jeune homme s’écrie que son âme et son corps sont réunis à l’Être suprême, et dit : Je suis moi-même une partie de la Divinité. Cette opinion a été celle des plus respectables philosophes de la Grèce, de ces stoïciens qui ont élevé la nature humaine au- dessus d’elle-même, celle des divins Antonins ; et il faut avouer que rien n’était plus capable d’inspirer de grandes vertus. Se croire une partie de la Divinité, c’est s’imposer la loi de ne rien faire qui ne soit digne de Dieu même. ”
“ C’est vainement que l’empereur Julien, d’ailleurs si respectable par sa vertu, sa valeur, et sa science, dit dans son discours censuré par le grand et modéré saint Cyrille, que, soit qu’Adam eût la science infuse ou non, Dieu ne pouvait lui ordonner de ne point toucher à l’arbre de la science du bien et du mal ; que Dieu devait au contraire lui commander de manger beaucoup de fruits de cet arbre, afin de se perfectionner dans la science infuse s’il l’avait, et de l’acquérir s’il ne l’avait pas. ”
“ Les Grecs fournirent aux Romains la loi des Douze Tables. Un peuple qui va chercher des lois et des dieux chez un autre devait être un peuple petit et barbare : aussi les premiers Romains l’étaient-ils. Leur territoire, du temps des rois et des premiers consuls, n’était pas si étendu que celui de Raguse. Il ne faut pas sans doute entendre, par ce nom de roi, des monarques tels que Cyrus et ses successeurs. Le chef d’un petit peuple de brigands ne peut jamais être despotique : les dépouilles se partagent en commun, et chacun défend sa liberté comme son bien propre. ”
“ On n’eut pas un temple aussitôt qu’on reconnut un Dieu. Les Arabes, les Chaldéens, les Persans, qui révéraient les astres, ne pouvaient guère avoir d’abord des édifices consacrés ; ils n’avaient qu’à regarder le ciel, c’était là leur temple. Celui de Bel, à Babylone, passe pour le plus ancien de tous ; mais ceux de Brama, dans l’Inde, doivent être d’une antiquité plus reculée : au moins les brames le prétendent. Il est dit dans les annales de la Chine que les premiers empereurs sacrifiaient dans un temple. Celui d’Hercule, à Tyr, ne paraît pas être des plus anciens. ”
“ Chacun doit donc se conduire à tout moment comme si ce moment était le dernier de sa vie ; mais si un mauvais génie le porte au crime, qu’il fuie au pied des autels, qu’il prie le ciel d’écarter loin de lui ce génie malfaisant ; qu’il se jette surtout entre les bras des gens de bien, dont les conseils le ramèneront à la vertu, en lui représentant la bonté de Dieu et sa vengeance. ”
“ L’Arabie Déserte est ce pays malheureux, habité par quelques Amalécites, Moabites, Madianites : pays affreux, qui ne contient pas aujourd’hui neuf à dix mille Arabes, voleurs errants, et qui ne peut en nourrir davantage. C’est dans ces mêmes déserts qu’il est dit que deux millions d’Hébreux passèrent quarante années. Ce n’est point la vraie Arabie, et ce pays est souvent appelé désert de Syrie. L’Arabie Pétrée n’est ainsi appelée que du nom de Pétra, petite forteresse, à qui sûrement les Arabes n’avaient pas donné ce nom, mais qui fut nommée ainsi par les Grecs vers le temps d’Alexandre. ”
“ Lorsque, après un grand nombre de siècles quelques sociétés se furent établies, il est à croire qu’il y eut quelque religion, quelque espèce de culte grossier. Les hommes, alors uniquement occupés du soin de soutenir leur vie, ne pouvaient remonter à l’auteur de la vie ; ils ne pouvaient connaître ces rapports de toutes les parties de l’univers, ces moyens et ces fins innombrables, qui annoncent aux sages un éternel architecte. La connaissance d’un dieu, formateur, rémunérateur et vengeur, est le fruit de la raison cultivée. ”
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