“ Ceux de la nuée et ceux des vagues, Comme une tête aux prunelles vagues, Et des mains sans bras aux gestes mous. J’ai vu celui qui n’a point de face, Et qu’on cherche en vain d’un œil hagard. Car aussitôt qu’on a le regard Arrêté sur lui, brusque, il s’efface. Insaisissable, obscur, décevant, Je m’imaginais le voir, le rendre ; Mais au moment où j’allais le prendre, Je ne l’ai plus vu. C’était le vent. Pourtant, il est. Il respire. Il clame. Il dit quelque chose. Écoutez !... Si ! Écoutez mieux. N’est-ce pas ceci : — La terre est un corps, et j’en suis l’âme. ”
Jean Richepin
Élements biographiques
Jean Richepin (1849-1926), poète, romancier et dramaturge français, incarne une figure troublante de la littérature fin-de-siècle. Né en Algérie et formé en Picardie, il allie rébellion sociale, sensualité brute et quête existentielle dans ses œuvres, comme La Chanson des gueux ou Mes paradis.
Son style, marqué par un langage provocateur et une iconoclastie audacieuse, explore les limites de la société tout en célébrant l’instinct et la liberté. Récompensé par l’Académie française, il demeure un maître incontesté de la rhétorique poétique, oscillant entre le naturalisme brutal et la méditation lyrique, comme le révèlent La Mer ou Les Blasphèmes.
Citations de Jean Richepin
“ Voilà les paradis dont nous avons besoin, Voilà ce qui convient le mieux, avant qu’il crève, À l’infirme, à l’errant, au gueux qu’est notre rêve. Comment, rien de plus ? Rien. Pas même, ô sourd-muet, Le vœu qui, dernier-né, dans ton cœur remuait Quand, le front lumineux, les yeux visionnaires, Sur son buccin d’archange où roulaient des tonnerres Hugo sonnait à notre espoir ressuscité La diane de paix et de fraternité. Hélas ! même ce vœu de nos récentes fièvres, À peine il tremble encor, sourd-muet, sur tes lèvres. ”
Jean Richepin,
La Chanson des gueux
(1910)
“ Et maintenant, moi, le vieux mâle, Qui dois être au moins trisaïeul, Quand me viendra l'heure où l'on râle, Comme un chien je crèverai seul. Fils, la jeunesse n'est pas sage, On rit, on s'amuse, et l'on croit Que la vie, oiseau de passage, Va revenir après le froid. Nos jours ne sont pas hirondelles. Partis, ils reviendront au temps Où les crapauds auront des ailes, Où les poules auront des dents. On suit son coeur, on suit son ventre, On va !... Puis, en tournant les yeux, On voit que c'est là-bas, au diantre, Qu'est la jeunesse, ... et l'on est vieux. ”
“ C’est moi qui leur ai mis cet éclair au visage Et ce cri dans la voix. C’est moi qui vibre dans toute âme révoltée, Dans tout âpre génie où vous voyez un fou. C’est moi le noir Caïn, et c’est moi Prométhée Le sublime filou. C’est moi Lucrèce, et c’est moi Job, et Galilée, Kepler, Newton, Fulton, Volta, tous les savants, Et Gutenberg par qui votre pensée ailée S’envole aux quatre vents. Grâce à moi vous avez dominé la matière, Subjugé ses secrets les plus mystérieux, Et vous êtes les rois de la nature entière ; Non pas les rois ; les dieux ! ”
Jean Richepin,
Le cadet
(1890)
“ Si bien qu'un jour, en visant un grand Badois, aux larges épaules, à la lourde allure, il eut la nette hallucination de tenir au bout de son fusil le corps de Désiré. Sa main trembla une demi-seconde son oeil fut troublé son cœur s'arrêta de battre. Puis, le sang reprit vivement son cours, l'oeil redevint clair, le regard perçant, et c'est un index ferme qui pressa la gâchette. Le Badois tourna sur lui-même et tomba la face en avant. Et, seulement pendant qu'il tombait, l'hallucination cessa. Elle durait encore quand Amable avait tiré. ”
“ Les oiseaux étaient fous, folles étaient les fleurs. Nos paroles, hélas ! étaient encor plus folles. Nous étions à cette heure absurde qu’on bénit, Où l’on croit que tout passe et que l’amour demeure, Où l’on arrange son avenir comme un nid. Pauvres, pauvres enfants, nous étions à cette heure Où l’on commence avec ce mot : Rien ne finit. Mais non ! je ne veux pas réveiller ma rancune, Ô ma maîtresse, ô ma bien-aimée, ô ma sœur ! Des souffrances d’antan je n’en irrite aucune. Je veux me rappeler seulement la douceur De tes baisers pareils à des baisers de lune. ”
Jean Richepin,
Quatre petits romans : Soeur Doctrouvé…
(1882)
“ On entre dans le souterrain, et l'on y marche une demi-lieue, sans bruit, sans lumière, en file et à plat ventre selon le rite ancien. C'est le plus vieux sorcier qui est en tête et qui règle sur son pas cette procession lente. Quand il arrive à l'orifice qui donne sur la grotte, et dont il sent les bords rocailleux sous ses doigts, il s'arrête. Toute la file vient se presser derrière lui, et chacun s'arrête à son tour. Puis brusquement tous se dressent et poussent ensemble un cri sauvage. C'est ce cri qu'avaient entendu Jean et Marius. ”
“ Rogue, lisez boyaux de morue en compote, Salés, mais corrompus. Et l’on s’en galipote, Quand on veut bien parer l’amorce de rigueur, Les dix doigts jusqu’au coude et le nez jusqu’au cœur. N’empêche que la pêche en juin ne soit plaisante ! Rien de plus fin que la sardine agonisante Qui frétille et qui meurt avec de petits cris Comme si le canot était plein de souris. Et puis quoi ? Faut-il pas faire manger le monde ? Et sans la gueldre infecte, et sans la rogue immonde, Bonsoir à la sardine, et vous ne l’auriez pas, Riches, pour vos hors-d’œuvre, et gueux, pour vos repas. ”
“ Chaos de flots, remous, tumultueuse houle, Dont le lac devient fleuve et trouve son courant Quand d’un chef, incarnant un rêve, elle s’éprend. Même, n’incarnant rien, souvent elle le sacre. Même s’il la conduit au péril, au massacre, À la gloire sans but, au combat sans profit, Fût-ce au crime, qu’importe ! Elle l’aime. Il suffit. Elle l’aime, elle ira, puisqu’il veut ces batailles, Dans la forêt des coups où pleuvent les entailles Lui cueillir ses moissons de bouquets triomphaux Dont les corps sont les fleurs, dont la mort est la faulx ”
Jean Richepin,
La Chanson des gueux
“ Ah ! je voudrais les voir nos habits nouveaux-nés, Faits sur mesure en vingt-quatre heures, façonnés Sans âme, comme on fait la cuisine à prix fixe, Eux dont l’étoffe est brève et l’affiche prolixe, Oui, je voudrais les voir souffrir ainsi que toi, Vivre en plein air au dos d’un vagabond sans toi, Avoir des entretiens avec la belle étoile, Des souffles de l’hiver s’enfler comme une voile, Se soûler de printemps mouillé, d’été cuisant, Je voudrais les y voir, nos habits d’à présent, Les voir durer le temps qu’on a mis à les faire, Et se fondre, noyés dans ce bain d’atmosphère ! ”
“ Vous ne l’avouez pas ; la honte est pitoyable. Vous y croyez, my dear. J’y crois bien, moi, le Diable ! Si nous n’y croyions pas, nous autres les damnés, Quel plaisir aurions-nous à lui cracher au nez ? Heureusement, il est. On peut blaguer son œuvre. Il est partout, il est toujours, comme une pieuvre Au corps informe, aux bras infinis et flottants, Nageant sous les flots noirs de l’espace et du temps, Et tenant l’Univers avec ses tentacules. Ce n’est pas un de ces grands-pères ridicules, À barbe blanche, à l’air folâtre et bon enfant. ”
Jean Richepin,
Le cadet
(1890)
“ Ce nid à loups-garous, Amable, en effet, le trouvait beau, et avec raison. Ce fouillis des brondes, ces fourrés pullulant de plantes grimpantes, sous la ténébreuse horreur des chênes, faisaient de la forêt, quoique peu étendue, une véritable forêt vierge. On s'y füt fort bien égaré, à vouloir s'enfoncer en pleine végétation. A peine se croyait-on sur d'arriver en suivant l'ancien chemin carrossable, serpenteux à cause de la pente, tout creux et en forme de ravine, lui-même obstrué de ronces, d'éboulis, de grosses racines qui vous barraient le passage avec leurs coudes. ”
“ Mais en bas l’ombre se fond Aux feux de cette aube étrange D’où la lumière à présent Monte et fuse en s’irisant Sur ce coton qui s’effrange. Quel jour bizarre ! On dirait Qu’on est au pays secret Inconnu même des rennes, Où l’effluve sans chaleur Colore seul la pâleur Des nuits hyperboréennes. Dans l’air obscur et glacé Voici qu’un vol a passé, Oiseaux du nord, lummes, grèbes, Dont les bras battant les flancs Sèment tous ces œillets blancs Cueillis dans les blancs Érèbes. Oui, c’est le pôle ! On s’y croit. L’enfer sombre, l’enfer froid. ”
“ J’ai cru que dans mon petit nid Loin du Temps, cet oiseau de proie, Je ferais couver l’Infini Par les deux ailes de ma joie. J’ai cru... Mais que n’ai-je point cru ? J’ai pris pour le jour la nuit brune, Ma piquette pour un grand crû, Et mon fromage pour la lune. Hélas ! je connais aujourd’hui Que l’homme est un fétu de paille Par la valse du vent conduit. Où le vent souffle, il faut qu’on aille. On ne fait pas ce que l’on veut : On fait ce que veut la Nature. ”
“ Par l’écho de ton cœur montant sa vaine garde. Mérite ou démérite, est-ce qu’elle y regarde, Elle ? Et toi-même enfin, ces mots à grand fracas, Ces mots de ta consigne, en fais-tu toujours cas ? Voyons si tout à leur lumière s’examine. Qu’as-tu fait pour avoir joyeuse ou triste mine ? Celui-ci marche droit et celui-là tordu. Sur quoi fonderait-on qu’ils ont chacun son dû ? L’intelligent, la brute, est-ce par récompense, Par châtiment, qu’ils sont ainsi ? Nul ne le pense. Et les nez grecs, les nez camus, les nez bossus, Sont-ils des prix ou des pensums qu’on a reçus ? ”
Jean Richepin,
La Chanson des gueux
“ La gaîté, le chagrin, l’espérance, la crainte, Ensemble ou tour à tour ont fait battre son cœur. Ses lèvres n’ignoraient le rire ni la plainte. Son œil fut sincère et moqueur. Il mangeait, il buvait, il dormait ; puis, morose, Recommençait encor dormir, boire et manger ; Et chaque jour c’était toujours la même chose, La même chose pour changer. Il fit le bien, et vit que c’était des chimères. Il fit le mal ; le mal le laissa sans remords. Il avait des amis ; amitiés éphémères ! Des ennemis ; mais ils sont morts. Il aima. ”
“ Quel chemin parcouru, souvent louche et nocturne, Avant l’heure où mon nom sortit enfin de l’urne Comme un soleil levant sort d’un lac ténébreux ! Que de métiers j’ai faits, et combien de scabreux ! Marchand de drogues, chien de bourreau, condottiere. Ma mémoire tient plus de morts qu’un cimetière. Dans l’infamie encore et dans la saleté J’ai ramassé du pain quand on m’en a jeté. Mignon de prêtre, amant de courtisane riche, Valet qu’on bat, filou qu’on pend, joueur qui triche, Mendiant, proxénète, et pamphlétaire enfin, J’ai su manger de tout pour manger à ma faim. ”
“ Tu n’iras point là-bas comme les autres. Tu lui diras d’abord de te rendre les nôtres, Et qu’elle est une gouine, et le vent un bandit, Et que c’est moi, ta grand’mère, qui te l’ai dit. Et si pour t’attirer, levant ses jupes vertes, Elle t’offre son ventre et ses cuisses ouvertes, Tu cracheras dedans pour lui montrer le cas Qu’il faut en faire. Dis, tu n’iras point, mon gas ? Jure-le, jure ! — Et lui, soûlé par sa colère, Jetait aussi dans l’eau des galets pour lui plaire. Et jurait par serment, en crachant vers le flot, Qu’il ne serait jamais pêcheur ni matelot. ”
Jean Richepin,
Le cadet
(1890)
“ En bas, allongé sur sa chaise, les pieds dans les cendres, le visage confiant et souriant, Désiré somnolait. Ce calme produisit sur Amable l'effet d'une injure personnelle. Il en pâlit, comme d'un crachat reçu en pleine face. Du coup, la vie lui revint au cœur, au cerveau, aux membres, mais une vie hideuse et féroce, en un afflux soudain de bile haineuse qui lui donna une nausée, et aussi une crispation de tous ses nerfs. Il dut faire sur luimême un terrible effort pour ne pas se ruer sur Désiré, et le mordre à la gorge en bête fauve qui a soif de sang. ”
“ La mode aime ceux-là qui sont amoureux d’elle. Humble, à la vieille dame, ô fils, tiens la chandelle Ainsi qu’un cierge, en lui chantant : ma mie, ô gué ! Ne va pas, dans l’alcôve en velours meringué, Crier merde, le geste ouvert comme un coup d’aile. Ne ris pas d’elle ; car c’est de toi qu’on rirait, Avec un petit rire élégant et discret, Mais dont l’éclat rapide en coup de fouet vous cingle ; Et les gens de bon goût te cloueraient sans remords Leur épigramme au cœur. C’est un rien, une épingle Que de beaux papillons, toutefois, en sont morts ! ”
Jean Richepin,
La Chanson des gueux
“ LE MERLE À LA GLU Merle, merle, joyeux merle, Ton bec jaune est une fleur, Ton œil noir est une perle, Merle, merle, oiseau siffleur. Hier tu vins dans ce chêne, Parce qu’hier il a plu. Reste, reste dans la plaine. Pluie ou vent vaut mieux que glu. Hier vint dans le bocage Le petit vaurien d’Éloi Qui voudrait te mettre en cage. Prends garde, prends garde à toi ! Il va t’attraper peut-être. Iras-tu dans sa maison, Prisonnier à sa fenêtre, Chanter pour lui ta chanson ? Mais tandis que je m’indigne, Ô merle, merle goulu, Tu mords à ses grains de vigne, Ses grains de vigne à la glu. ”
“ Tu le contes à l’espace, Vide et désert cependant. Le moindre souffle qui passe, Tu le prends pour confident. Mais tes lèvres si bavardes Parlent de tout, excepté Du grand secret que tu gardes Malgré ta loquacité. Garde-le donc, cachottière, Sous tes flux et tes reflux, Comme dans un cimetière D’où les morts ne sortent plus. Garde ce mot de ton être ; Et que les faibles esprits T’adorent sans te connaître Comme un mystère incompris ! Garde-le ! C’est bien. Mais sache Que nous, les mauvais garçons, À voir comment il se cache C’est du mal que nous pensons. ”
“ Quand on se sent muré comme au fond d’une armoire, Tandis que le cerveau, tous ses flambeaux éteints, Dérive dans la nuit sur les flots incertains D’un lac dont se déroule à l’infini la moire, Lac de l’inconscience, abîme noir sans fond, Où l’on coule, où sans bruit on descend, on se fond, Noyé qui peu à peu disparaît, plus livide, Jusqu’à l’heure où, l’œil mort et le rictus béant, On s’éveille, effaré d’avoir palpé le vide Et d’avoir mis sa bouche aux lèvres du néant. XVI Ivrogne ! ”
Jean Richepin,
La Chanson des gueux
(1910)
“ Quand le dimanche il défilait Sous un portail son chapelet, C'est là-haut que son coeur allait ! Là-haut, c'est la terre promise ! Là-haut, pour les gueux sans chemise Le lit est fait, la table est mise ! Et sans doute ce vagabond Va s'envoler là-haut d'un bond, Et ce moment lui semble bon ! Eh bien ! non. Tordu comme un saule, Ce prisonnier tient à sa geôle. Il ne veut pas mourir, le drôle ! Il lutte, il hurle comme un fol, Cambre ses reins, tourne son col, Et de ses baisers mord le sol. Il n'a point de céleste envie, Et dans sa soif inassouvie Il veut boire encore à la vie. ”
“ Tu connaîtras cette heure où de pleurs superflus On tâche à ranimer les antiques verveines Qui fanent dans vos doigts et ne fleuriront plus. Cette heure des regrets et des oraisons vaines Où l’on veut rappeler le printemps qui s’enfuit. Où le sang plus épais se glace dans les veines. Où la chanson du cœur s’éteint à petit bruit. Où l’on sent lentement au fond de sa prunelle Le soleil las descendre en l’éternelle nuit. Et ce n’est pas le vent qui viendra de son aile Fondre à force d’amour tes membres desséchés, C’est la terre au corps mou qui t’aura bue en elle. ”
“ À la porte duquel on ne dit pas « qui vive », Un plat nouveau s’offrant dans tout nouveau convive ; Ô vrai banquet d’amour où, du grand au petit, Chacun boit à sa soif, mange à son appétit, Sans vœu d’égalité, sans souci de justice, Sans qu’un commun niveau lâchement aplatisse Les plus sublimes fronts pour complaire aux plus bas, Mais ceux-ci les premiers, eux, ne le voulant pas, Puisque le beau, le bien, la grâce, le génie, Sont un régal dont tout le monde communie ; Ô banquet où les cœurs, purs des vieilles rancœurs, Seront le pain des cœurs, seront le vin des cœurs ”
Jean Richepin,
La Chanson des gueux
(1910)
“ Mon coeur est le pays des tombes Où mon bonheur est enfermé. Espoirs, illusions vermeilles, Voeux de gloire, pensers d'amour, Ainsi qu'un jeune essaim d'abeilles S'envolèrent au point du jour. Mais, comme ils montaient vers la nue, Un tourbillon les emporta, Et le vent à l'haleine aiguë Brutalement les souffleta. Tombez ! tombez ! Et sur la terre Je les ramassais, étouffant. Je les mis dans mon cimetière, Couchés dans des cercueils d'enfant. Et tous les soirs, lorsque vient l'heure Où loin du monde je suis seul, J'ouvre chaque bière, et je pleure En déployant chaque linceul. ”
“ Ô mer, que dans tes eaux leur feu se désaltère ! Images, verbes, vers, allez, prenez l’essor, Ruez-vous dans son gouffre, assaillez son mystère. Et tâchez d’être aussi brillants que son trésor, Mots aux casques d’argent lourds de joaillerie, Mots caparaçonnés de diamants et d’or ! Sainte mère de Dieu, car c’est toi la patrie De l’homme, et Dieu naquit dès que l’homme eut rêvé ; C’est de ton horizon et de sa rêverie Que pour la prime fois le spectre s’est levé. Ô spectre vague, qui d’abord des flots émerges, Tu leur dois d’être au monde, à nous d’être achevé. ”
“ Et qui n’est plus que deux prunelles décidées À se geler d’horreur en ce palais du froid Où l’Abstrait sans figure a pour corps les idées. Dès l’entrée, aussitôt franchi le seuil étroit, Toute couleur s’éteint, et, seule survivante, Ce n’est qu’une blancheur dont la blancheur s’accroît. Car de chaque blancheur se blanchit la suivante, Et de toutes se tisse un linceul de reflets Dans lequel on se sent mort et blanc d’épouvante. Et cependant sois brave, ô frère, et dompte-les, Ces affres de blancheur dont l’épreuve première N’est rien près des blancheurs au faîte du palais. ”
“ Mère très-pure, ô mer où les algues flétries, Les éléments dissous, les corps décomposés, Les putréfactions et les pouacreries, Pour des êtres nouveaux bientôt organisés Retrouvent la jeunesse et sa fleur d’innocence Dans ta suave haleine et tes vivants baisers ! Mère très-pure en qui la mort devient naissance, Mère très-pure en qui l’immonde s’abolit, Mère très-pure en qui l’impur change d’essence ! Mère très-chaste, nul ne partage ton lit, Ni le soleil royal l’embrasant de son faste, Ni l’homme qui de sa vermine le salit, Ni le vent qui s’y vautre en rut et le dévaste. ”
“ Plus de durée en y plongeant, plus de distances ! Quand on vit avec eux, on vit mille existences. Quelque monde qu’on cherche, ils en ont le chemin. Une bibliothèque est tout le genre humain, Et partout où passa dans le temps et l’espace Son action, son vœu, son rêve, on y repasse. On en est la mémoire ; on le voit, on l’entend Qui reprend conscience en vous, ressuscitant. Tout se réveille, tout renaît, contrée, époque, Au Sésame-ouvre-toi du livre qui l’évoque, Et d’un réveil si net, que soi-même en effet On est contemporain des amis qu’on s’y fait. ”
“ Leur chevelure épaisse est comme une courtine Dont les plis odorants masquent le lit vermeil Où la saline dort son paresseux sommeil. Et quand le vent de mer l’évente, et que la plaine À travers ces rideaux fait passer son haleine, La brise en un seul baume unit les deux senteurs, Si bien que l’air qui vient alors des pins chanteurs Semble sur des bouquets et sur des cassolettes Avoir bu longuement l’âme des violettes. Souffle délicieux, printemps fleuri sans fleurs, Fait de l’eau croupissante et des arbres en pleurs, C’est ainsi que par toi s’annonce la saline. ”
“ Victoire ! À mort les vieux ! Hurrah ! Noce et ripaille ! Place aux jeunes ! Les ours d’antan, qu’on les empaille ! Gloire au pôle ! Qui va le découvrir ? C’est nous. Et l’on dansait toujours, du sang jusqu’aux genoux. Qui ça ? Nous ! Avoir froid ! Pas froides, ces banquises ! On y dansait à poil comme aux îles Marquises. À vingt ans, on emporte avec soi son climat, Et même au vent du nord on tient droit son grand mât. Quand on était soûlé de ces fêtes démentes, On se couchait sur les peaux d’ours encor fumantes. ”
“ Aussi pour lui tes flots se font magiciens : Plus il prend de poisson, plus le poisson augmente. Tu rends aux pauvres gueux les miracles anciens, Multipliant le pain dont leur faim s’alimente, Changeant ton eau salée en des pichets de vin, Ô sorcière qui les nourris, Vierge clémente. Vierge fidèle, ceux qui vers ton cœur divin Ont exhalé leur deuil, leur joie ou leurs chimères, On n’en connaît pas un qui t’ait priée en vain. Au triste, avec ses pleurs tes larmes sont amères. Au joyeux tu souris. À tous tu sais payer En immortel amour leurs amours éphémères. ”
“ Ah ! qui peut t’approcher et ne te vouloir pas ? Par toi toute abstinence est muée en fringale À la tentation de semblables repas. Mère admirable, grâce et beauté sans égale, Rien qu’à te contempler, sûr de ne point t’avoir, D’ambroisie à plein cœur déjà l’on se régale. Nectar des yeux, soma des pensers, réservoir Débordant de splendeurs, de rêves, de féeries, Pour être saoul d’amour il suffit de te voir, Mère admirable dont les vagues sont fleuries Quand le couchant ou l’aube au rais papillotants Sèment tous les métaux, toutes les pierreries ”
“ Ô mer, vin des petits, lait des vieillards tremblants, En même temps Santé des infirmes de l’âme ; Car l’âme à ton aspect ranime ses élans Et repart plus allègre au but qui la réclame, Travaux, rêves, pensers, amours, ambitions, Pareille au chevalier qui voyait l’oriflamme. Las du combat, blessés, vaincus, nous languissions. Mais te voilà, Santé des infirmes. Alerte ! Plus de lâches repos ! Plus d’hésitations ! Recommençons la lutte, et, fût-ce à notre perte, Marchons ! S’il faut périr, nous périrons debout. On entend le clairon et la lice est ouverte. L’espoir gonfle mon cœur. ”
“ Et la voix du pêcheur qui va toujours ramant, Là-bas, à l’horizon, n’a pas un tremblement En lançant ce couplet où déjà monte et roule Le râle rauque et sourd dont se gonfle la houle. Car il souffle dans la chanson, plus fort, plus dru, Le maudit vent du nord, le sacré vieux bourru ; Et les flots flagellés, qu’il rebrousse au passage, Se cabrent contre lui, lui crachent au visage, S’enflent, bondissent, fous, et viennent dans leurs sauts Jusqu’au milieu du pont dégorger leurs naseaux En secouant, épars, leurs crins aux mèches vertes. ”
“ Ils la voyaient surgir comme une ombre apparue. Toujours propre, d’ailleurs, des sabots au bandeau, La toile reprisée et lavée à grande eau, La coque sans un trou, la mâture complète, Ainsi qu’un vieux bateau dont on fait la toilette ; Et l’on devinait bien, rien que par son gréement. Que ce corps n’avait pas en tout l’esprit dément. À vrai dire, elle était avisée, économe, Et travailleuse, et dure au travail comme un homme ; Mais, sombre et vague même aux instants les meilleurs. Son âme paraissait toujours partie ailleurs. ”
“ Pour que tu sois la terre, ô roc, il faut qu’il pleuve ; Il te faut l’eau, nuage, et pluie, et source, et fleuve. Si je te refusais mes larmes que tu bois, Ton pauvre front tout nu serait chauve de bois ; Sur tes flancs racornis tes mamelles arides Se ratatineraient aux crevasses des rides ; Ta chair s’effiloquant ainsi qu’un oripeau, Ton squelette en granit viendrait trouer ta peau ; Et tu ne serais plus, dans la mort endormie, Que le corps desséché d’une vieille momie. Mais ne crains rien : je l’aime et tu ne mourras pas. Le travail que je fais a pour moi trop d’appas ! ”
“ Ô mer prodigue, apprends à ton cœur l’avarice. Ne souffle pas si fort vers les avides cieux Ces vivantes vapeurs qu’un jour nos tristes races Y chercheront en vain pour rafraîchir leurs yeux. Ne dilapide plus le trésor de tes grâces À l’espace, au soleil, au vent, au sol voleur Qui le boivent sans fin de leurs lèvres voraces. Ô mer, que ton printemps se garde dans sa fleur ! Ô mer, ne hâte point l’heure du noir mystère Où dans l’exhalaison de ton suprême pleur S’envoleront notre être et l’âme de la terre ! ”
“ Qui s’anéantiront dans leur stérilité. Mais le flambeau sur qui souffle un vent irrité, Vous le sauverez, vous, de nos morts ténébreuses, Braves gens, pauvres gens aux familles nombreuses, Et vous le transmettrez ainsi de main en main, Ce flambeau de la vie, aux vivants de demain. Et quand l’humanité, le front couvert de rides, Terra sur ses flancs creux pendre ses seins arides, Vous seuls saurez encor les secrets abolis. Et c’est près de la mer, c’est dans un de vos lits, Que naîtra, d’un pécheur et d’une sardinière, Le dernier-né des fils de la race dernière. ”
Jean Richepin,
La Mer
(1894)
“ Fait pour battre et courir, son épaisseur le gêne. Noir, il a besoin d'air, il a soif d'oxygène. C'est seulement au cœur qu'il peut, ressuscité, Reconquérir sa pourpre et sa limpidité. Or peut-être, après tout, que ce n'est pas démence De voir dans notre globe un animal immense, Encore inconscient sans doute, mais vivant, Ayant pour corps la terre, et pour souffle le vent, Et pour poils les forêts, et pour cri la tempête ; Et si, vivante ainsi, la gigantesque bête A des veines où roule un sang plein de vigueur, L'eau n'est rien que ce sang, la mer en est le cœur. ”
“ Mais de robustes gas qui n’ont rien d’éphémère, Plantés pour reverdir, forts comme père et mère, Rétus avant de naître et poilus en naissant. Ayant déjà dans leur regard phosphorescent La couleur de la mer que boiront leurs prunelles Et le vague infini qu’ont les vagues en elles ; Car, fille et sardinière, ou fils et matelot, Tous auront la même âme, et c’est l’âme du flot. Chantez en y pensant, chantez vos cantilènes, Sardinières ! Chantez, et que par vos haleines La mer féconde fasse entrer dans vos poumons Le suc de sa marée et de ses goëmons ! ”
“ Des nuages blafards, déchiquetés aux flancs, Où le bec des éclairs ouvre des accrocs blancs. L’averse tombe en fouet aux lanières étroites. La mer est comme un champ de lames toutes droites. Cargue ! Amène ! Encor ! Tout ! Plus de toile au bateau ! Les ris à l’Irlandaise, aïe ! à coups de couteau ! En lambeaux arrachés le dernier foc s’envole. La baume en deux ! Le mât craque. La barre est folle. Le vent du nord vint à souffler, Le vent du nord vint à souffler. Il souffle, souffle, souffle. En vain l’on s’évertue. Pas moyen de virer à la brise têtue. ”
“ Qui te font un grand dais de l’ombre de leurs ailes Cependant que ton fils sourit à leurs accents. Mère du Christ, de moi n’espère point ces zèles. C’est la mer que je vois dans la mer, et non pas Ces images d’un culte insipide sans elles, La mer, azur et moire, émeraude et lampas, La mer aux flots sauteurs comme un troupeau de zèbres. La Mère de l’auteur de la grâce, aux appas Innombrables, divers, gais ensemble et funèbres, Car la grâce est la vie. et l’onde en est l’auteur, Et la clarté du jour surgit de ses ténèbres. ”
“ Chantez la mer qui fut votre génératrice ! Chantez son eau qui reste encor votre nourrice ! Chantez sa gloire, vous qui faites des chansons Dont le verbe est parlant mieux que mes vagues sons ! Chantez, vous, les humains, dont les lèvres décloses Savent dire l’essence et la marche des choses ! Chantez pour vous, et pour l’animal impuissant Qui n’a pas le secret d’exprimer ce qu’il sent ! Chantez la mer, chantez son hosanna de reine ! Chantez, et qu’en passant mon tourbillon l’entraîne. Afin que je redise en accents triomphants À son cœur maternel le cœur de ses enfants ! ”
